Le producteur Harvey Weinstein a été accueilli à son arrivée à un commissariat du sud de Manhattan par des dizaines de caméras.

Weinstein inculpé pour viol et agression sexuelle

NEW YORK — Le producteur de cinéma déchu Harvey Weinstein, accusé par des dizaines de femmes d’abus sexuels, a été inculpé vendredi à New York pour un viol en 2013 et une fellation forcée en 2004, une première saluée par plusieurs figures de proue du mouvement #MeToo.

Plus de sept mois après les premières accusations portées contre lui, M. Weinstein, 66 ans, en veste bleu marine sur pull bleu et chemise claire, s’est livré vers 7h30 locales à la police, dans un commissariat du sud de Manhattan. Il avait sous le bras trois livres, dont une biographie du cinéaste Elia Kazan.

L’ex-producteur multioscarisé, accusé d’abus sexuels par une centaine de femmes, y est resté une heure et demie, le temps notamment que sa photo soit prise et ses empreintes digitales relevées.

Harvey Weinstein s'est livré à la police vers 7h30 vendredi à Manhattan. Il avait sous le bras trois livres, dont une biographie du cinéaste Elia Kazan.

Il est ressorti les mains dans le dos, menotté, ignorant les questions lancées par la foule de journalistes qui l’attendaient, avant d’être emmené au tribunal de Manhattan, où l’attendait une salle pleine à craquer.

Lors d’une audience éclair, le juge a confirmé les conditions de sa remise en liberté, négociées à l’avance avec son avocat: une caution d’un million de dollars en argent, le port d’un bracelet électronique, et la remise de son passeport aux autorités. Ses déplacements sont limités aux États de New York et du Connecticut.

Le producteur, qui avait disparu de la circulation depuis les premières accusations contre lui, n’a fait aucune déclaration lors de cette nouvelle étape dans sa déchéance. Habitué des tapis rouges, il a été longtemps vénéré pour avoir promu un cinéma original, incarné notamment par le réalisateur Quentin Tarantino.

«Pas de preuves»

Mais son avocat Ben Brafman, un ténor du barreau new-yorkais qui avait obtenu en 2011 l’abandon des poursuites contre Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire du Sofitel, a déclaré qu’il allait «agir très vite pour faire abandonner les poursuites».

«Nous pensons que [les accusations] ne sont pas étayées par des preuves» et que M. Weinstein «sera exonéré», a-t-il ajouté. La prochaine audience a été fixée au 30 juillet.

Le bureau du procureur de Manhattan a précisé que l’accusation pour viol concernait des faits remontant au 18 mars 2013, à une adresse abritant un hôtel dans le quartier de Midtown. L’identité de la victime n’a pas été précisée. Il s’agirait d’une nouvelle accusation, non publiée jusqu’ici.

L’accusation de 2004 semble elle correspondre aux allégations de Lucia Evans, mais le procureur ne l’a pas confirmé.

Elle avait déjà publiquement accusé Harvey Weinstein de l’avoir forcée à lui faire une fellation au siège de sa société de production Miramax.

Depuis la publication des premières révélations sur lui début octobre, Harvey Weinstein a été accusé par une centaine d’actrices — dont Angelina Jolie, Gwyneth Paltrow et Asia Argento —, de mannequins et d’ex-employées d’abus sexuels allant du harcèlement au viol.

Au fil des enquêtes du New York Times et du New Yorker, récompensées par le prix Pulitzer, il est apparu que Weinstein avait usé de son pouvoir, pendant près de 40 ans, pour obliger ces femmes à céder à ses fantasmes sexuels, se faisant parfois aider par ses employés et achetant le silence de certaines victimes via des accords de confidentialité.

Il s’est avéré aussi que beaucoup de gens étaient au courant de son comportement, mais avaient préféré se taire, souvent par peur de voir leur carrière ruinée par le tout-puissant producteur.

Les révélations ont eu l’effet d’une bombe. Des centaines de femmes, sous le mot-clic #MeToo, se sont mises à témoigner sur des agressions sexuelles qu’elles avaient tues depuis des années. Le mouvement a fait chuter des dizaines d’hommes de pouvoir dans des secteurs aussi divers que le cinéma, les médias, la mode, la gastronomie ou la musique.

«Un pas vers la justice»

L’arrestation du producteur survient alors que le procureur de Manhattan, Cyrus Vance, était soupçonné de reculer devant une bataille judiciaire dont beaucoup d’avocats soulignent qu’elle est loin d’être gagnée pour l’accusation. D’autant que Ben Brafman passe pour un redoutable adversaire.

«L’inculpation d’aujourd’hui marque une avancée importante dans une enquête toujours en cours», a sobrement déclaré le procureur Vance vendredi dans un communiqué, remerciant «les victimes courageuses qui sont sorties du silence».

Cette inculpation survient après de nouvelles informations selon lesquelles Harvey Weinstein ferait également l’objet d’une enquête au niveau fédéral, qui pourrait avoir poussé Vance à agir.

Si une condamnation est loin d’être acquise, plusieurs figures du mouvement #MeToo ont applaudi les images d’un Weinstein menotté.

«Je suis sous le choc», a déclaré sur la chaîne ABC l’ex-actrice Rose McGowan. «Je dois avouer que je ne pensais pas le voir un jour menotté.»

Dès l’annonce de son arrestation jeudi, celle qui dit avoir été violée par Weinstein au festival de Sundance en 1997 avait salué son inculpation imminente comme «un pas de plus vers la justice».

«C’est super cathartique pour beaucoup de victimes», avait aussi réagi jeudi Tarana Burke, fondatrice du #MeToo. «Nous assistons peut-être à un changement dans la façon dont les affaires de violences sexuelles sont traitées».

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«CE JOUR EST LE NÔTRE»

«Ce jour est le nôtre» et «le début de [sa] descente aux enfers»... Les principales réactions à l’arrestation et l’inculpation vendredi pour viol et agression sexuelle du producteur Harvey Weinstein, mis en cause par une centaine de femmes.

Les victimes présumées

Rose McGowan, qui accuse Weinstein de l’avoir violée: «Ce jour est le nôtre», a tweeté l’actrice de Scream, ajoutant: «On t’a eu Harvey, on t’a eu.»

Asia Argento, qui accuse Weinstein de l’avoir violée: «Aujourd’hui, Harvey Weinstein va faire son premier pas vers son inévitable descente aux enfers. Nous, les femmes, avons finalement un vrai espoir de justice», a-t-elle écrit sur le réseau social.

Mira Sorvino, qui accuse Weinstein de l’avoir harcelée sexuellement puis d’avoir ruiné sa réputation et sa carrière: «J’envoie tout mon amour à mes sœurs qui ont fait face à un monstre... Tant d’émotion... Je suis fière et reconnaissante envers vous toutes», a-t-elle déclaré, également sur Twitter.

Les mouvements qui ont émergé du scandale

Time’s up, fonds de défense de victimes de harcèlement sexuel au travail, fondé par des personnalités d’Hollywood, sur Twitter: «Aujourd’hui un homme dont les actions ont été si monstrueuses qu’elles ont généré une prise de conscience mondiale a été arrêté. Harvey Weinstein a brisé les vies d’innombrables femmes. Nous les soutenons et restons solidaires des femmes qui partout ont affronté des lieux de travail dangereux et agressifs. Nous espérons voir la justice l’emporter».

Tarana Burke, fondatrice du mouvement #MeToo, qui dénonce les violences sexuelles: «Cela déplace l’affaire du tribunal de l’opinion vers un vrai tribunal», a-t-elle déclaré au magazine Variety. «C’est très cathartique pour beaucoup de victimes.»

Les avocats

Benjamin Brafman, qui défend Harvey Weinstein, à la sortie du tribunal: «M. Weinstein n’a pas inventé la promotion canapé à Hollywood». «Nous avons l’intention d’avancer très vite pour faire abandonner les poursuites. Nous pensons qu’elles ne tiennent pas au regard de la Constitution. Nous pensons qu’elles ne sont pas étayées par des preuves et qu’à la fin de la procédure, M. Weinstein sera exonéré.»

Glora Allred, avocate spécialiste des crimes sexuels: «Je représente beaucoup d’accusatrices d’Harvey Weinstein [...] Il est plus que temps qu’il soit contraint de venir à la barre, ce jour est finalement arrivé. Je salue le courage de toutes celles qui ont pris la parole pour dire leur vérité face à un homme riche et puissant», a-t-elle déclaré dans un communiqué.

Aux commentaires de M. Brafman, l’avocate et militante ajoute, interrogée par l’AFP, que «évidemment, les procureurs n’auraient pas porté plainte contre M. Weinstein s’ils pensaient qu’il n’y avait pas de preuves pour soutenir les accusations ou s’ils pensaient que leur dossier est entaché de défauts face à la Constitution». «Je ne sais pas si d’autres plaintes seront déposées dans d’autres juridictions, mais des enquêtes sérieuses sont en cours ailleurs qu’à New York», notamment à Londres et Los Angeles, a-t-elle ajouté.