Cette photo datant du 4 octobre 1987 montre un membre de l'armée soviétique qui manipule des substances toxiques durant la visite de diplomates et de journaliste occidentaux dans un centre de recherche sur les armes chimiques à Shikhany, dans la région de Saratov, en Russie.

Un poison de la guerre froide refait surface

MOSCOU — Pendant la guerre froide, les chercheurs soviétiques d'un laboratoire secret de haute sécurité ont travaillé sans relâche pour contrer les plus récentes armes chimiques américaines.

Plus de 40 ans plus tard, l'agent neurotoxique qu'ils ont inventé a apparemment refait surface dans une petite ville tranquille de la campagne anglaise, où il a failli tuer un ancien espion russe et sa fille.

Vladimir Ouglev affirme être le scientifique qui, en 1975, a été le premier à synthétiser le A-234 — un liquide inodore plus mortel que n'importe quel autre produit chimique qui existait à ce moment.

«Des centaines de milliers de personnes auraient pu être tuées par ce que j'ai produit», a raconté à l'Associated Press (AP) l'ancien chercheur de 71 ans.

M. Ouglev a détaillé sa mission mortelle et secrète, expliquant l'ambivalence du Kremlin et des responsables militaires face à un programme d'armes chimiques qu'ils ont finalement jugé trop encombrant et dispendieux. Il a ensuite décrit le chaos économique ayant suivi l'implosion de l'Union soviétique, ce qui a peut-être permis au poison de passer entre les mains de gens sans scrupules.

Le Royaume-Uni accuse la Russie d'avoir utilisé le A-234, qui appartient à la classe «Novichok» d'agents neurotoxiques, pour empoisonner l'ancien espion Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, à Salisbury, en Angleterre, le 4 mars. Moscou nie formellement avoir quoi que ce soit à voir avec cette attaque, qui a dégénéré en querelle diplomatique sans précédent entre la Russie et les pays occidentaux.

Moscou prétend que les États-Unis, le Royaume-Uni et d'autres pays occidentaux ont appris comment fabriquer l'agent neurotoxique après l'effondrement soviétique. L'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, une agence onusienne qui a analysé des échantillons du produit utilisé pour empoisonner M. Skripal et sa fille, a confirmé les conclusions britanniques concernant l'identification du produit, mais n'a rien dit de sa provenance.

Vladimir Ouglev affirme être le scientifique qui, en 1975, a été le premier à synthétiser le A-234 — un liquide inodore plus mortel que n'importe quel autre produit chimique qui existait à ce moment.

M. Ouglev et Leonid Rink, un autre chercheur de haut niveau du programme chimique soviétique interviewé par l'AP, ont offert des théories contradictoires au sujet de l'attaque.

Si M. Ouglev a affirmé que l'agent neurotoxique provenait possiblement de Russie, M. Rink a répété la position du Kremlin, qui prétend que les services de renseignement britanniques ont utilisé un produit moins mortel avant de trafiquer les preuves pour blâmer Moscou — ce que nie le Royaume-Uni.

Les deux chercheurs croient toutefois qu'on ne saura jamais d'où provenait l'agent neurotoxique.

«Imaginez que c'est un meurtre et que le tueur a laissé ses empreintes digitales partout, mais qu'elles ne sont pas dans votre base de données, a illustré M. Ouglev. Vous ne pourriez l'identifier qu'après l'avoir attrapé.»

L'état de santé de M. Skripal et de sa fille s'améliore rapidement, ce qui démontre qu'ils n'ont été exposés qu'à une dose minime, selon M. Ouglev.

Origine dans les années 1970

Le programme soviétique «Foliant», qui devait produire la prochaine génération d'armes chimiques, a pris naissance dans les années 1970 pour contrer les États-Unis, a expliqué M. Ouglev. Les leaders soviétiques recherchaient l'équivalent des armes binaires américaines — des armes composées de produits relativement inoffensifs, mais qui deviennent mortels quand on les mélange. Le but était de rendre leur entreposage et leur transport plus sûr et moins dispendieux.

Le principal centre soviétique de recherche se trouvait à Shikhany, une ville du sud-ouest de la Russie. C'était une des «villes closes» de l'URSS qui avait été scellée du monde extérieur par le service de renseignement russe (KGB). On y trouvait aussi des entrepôts d'armes chimiques et un champ de tir militaire où les agents neurotoxiques étaient testés.

Ces recherches étaient dangereuses, et on ne disposait d'aucun antidote pour la famille Novichok. À peine quelques milligrammes pouvaient tuer un humain en quelques heures.

M. Ouglev se souvient d'un moment terrifiant lorsqu'il en a échappé une quantité infime sur sa main.

«Je me suis rincé les mains avec de l'acide sulfurique avant de les mettre sous l'eau du robinet», a-t-il dit, en expliquant que c'était la seule façon de survivre.

Un autre chercheur a eu moins de chance. En 1987, Andreï Zheleznyakov a été exposé en laboratoire à un agent neurotoxique de la classe Novichok. Il a succombé quelques années plus tard à de multiples problèmes de santé.

Le «nouveau venu» arrive

À la fin des années 1980, les chercheurs du centre Shikhany avaient développé toute une gamme d'agents neurotoxiques et de précurseurs aux armes binaires que l'armée a collectivement baptisés «Novichok», qui signifie «nouveau venu» en russe. Les directeurs du programme, comme le général Anatoli Kuntsevich, ont reçu le prestigieux prix Lénine.

Mais leurs efforts n'ont pas été entièrement couronnés de succès, selon M. Ouglev.

Si certains agents neurotoxiques étaient plus mortels que leurs équivalents américains, l'objectif principal de concevoir des armes binaires n'a pas été atteint, a-t-il dit. Certaines composantes étaient aussi toxiques que les agents neurotoxiques de classe militaire et donc difficiles à manipuler de façon sûre — ce n'était donc pas des armes binaires.

Et même si les leaders soviétiques voulaient donner la réplique aux Américains, ils étaient peu enthousiastes face aux armes chimiques, qu'ils jugeaient excessives en comparaison avec l'arsenal nucléaire dont ils disposaient.

Les agents de la famille Novichok ont uniquement été fabriqués en laboratoire et n'ont jamais fait l'objet d'une production de masse, selon MM. Ouglev et Rink.

M. Ouglev estime qu'environ 100 kilos ont été produits à des fins de recherche et pour des tests militaires.

«Il est difficile d'imaginer qu'une quantité importante ait été abandonnée quelque part, à part peut-être dans les coffres-forts personnels des chercheurs, et ils n'avaient droit qu'à 20 grammes», a-t-il dit.


« Novichok est la marque de commerce d'une horreur fabriquée en Russie »
Leonid Rink, un chercheur de haut niveau du programme chimique soviétique

L'expertise survit

Si le produit a été détruit, l'expertise pour le recréer, elle, a survécu.

Le général Kuntsevich est parti pour la Syrie, qu'il aurait aidée à créer son programme d'armes chimiques dans les années 1990.

Il a fait l'objet d'accusations criminelles en Russie en 1995 pour avoir contribué à expédier illégalement des produits chimiques toxiques vers le Moyen-Orient. Il est mort en 2002 à bord d'un vol entre la Syrie et la Russie, et la presse israélienne a laissé entendre qu'il avait peut-être été éliminé par les services du renseignement du pays.

M. Ouglev affirme avoir refusé un emploi dans un laboratoire américain parce qu'il ne voulait plus travailler dans ce domaine.

«J'aurais probablement pu très bien me tirer d'affaire financièrement, mais j'aurais aussi pu finir comme Skripal», a-t-il dit avec une touche de sarcasme.

L'existence du programme Novichok a été dévoilée en 1992 par le chercheur Vil Mirzayanov, qui a ensuite été incarcéré pour avoir divulgué des secrets d'État. Il a fini par être relâché et a déménagé aux États-Unis, où il a écrit au sujet du programme soviétique. Après l'empoisonnement de M. Skripal et de sa fille, Moscou a rappelé que l'expertise concernant le Novichok pouvait avoir été transmise aux États-Unis et à ses alliés par des individus comme M. Mirzayanov.

Chaos et implosion

En 1995, le banquier russe Ivan Kivelidi a eu un malaise dans son bureau et il est mort à l'hôpital quelques jours plus tard sans jamais avoir repris connaissance. Les enquêteurs ont déterminé qu'un morceau de coton imbibé d'un agent neurotoxique avait été placé dans son téléphone. La secrétaire personnelle de M. Kivelidi et le médecin légiste qui a réalisé l'autopsie sont aussi morts.

Le quotidien russe Novaïa Gazeta a rapporté que M. Rink avait reconnu avoir fourni la substance qui a tué le banquier et en avoir vendu des flacons à des criminels tchétchènes. M. Rink a été reconnu coupable de quelques crimes sans gravité et n'a pas passé un seul jour en prison.

Il a refusé de commenter l'affaire Kiveldi. Il a raconté avoir vendu du poison à rat aux Tchétchènes dans le cadre d'une opération de l'agence de sécurité intérieure (FSB).

«Je l'ai vendu aux bandits tchétchènes et ils ont été arrêtés immédiatement», a-t-il dit.

M. Rink a affirmé que si la Russie avait voulu tuer M. Skripal, elle aurait utilisé un poison beaucoup plus discret, qui ne laisse aucune trace — ce dont disposent les services de renseignement, selon lui.

Puisque les agents de la classe Novichok ne sont pas métabolisés par l'organisme, a expliqué M. Rink, le produit est facile à détecter et à identifier.

«Novichok est la marque de commerce d'une horreur fabriquée en Russie», a-t-il lancé.