Le journaliste Jamal Khashoggi lors d'une entrevue en mars 2018.

Témoignage: Jamal Khashoggi, ami et mentor

TÉMOIGNAGE / Assise dans ma cuisine d'une banlieue américaine, c'est facile d'avoir le sentiment que l'Arabie Saoudite se trouve à l'autre bout du monde, que même les événements qui se sont déroulés au consulat saoudien à Istanbul, aussi horribles soient-ils, n'ont rien à voir avec moi, mais...

Il y a près de 25 ans, Jamal Khashoggi a été mon ami et mon mentor alors que j'étais une jeune journaliste au Yémen ayant reçu une bourse pour étudier les mouvements islamiques. J'ai pu le voir en action et faire l'expérience de son incroyable gentillesse et de sa grande bonté. Il a changé ma vie et l'a probablement sauvée.

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À une époque où les stéréotypes culturels sont trop fréquents et où le mouvement #MoiAussi a permis de mettre en lumière à quel point les mauvais comportements sont communs, Jamal était un gentleman et un guide perspicace.

C'était avant que le 11 septembre 2001 ne change le monde. Dans la deuxième moitié de 1994, une ère à la fois excitante et dangereuse, les islamistes, dont plusieurs venaient tout juste de sortir des camps d'entraînement d'Oussama ben Laden en Afghanistan, ont pris le dessus dans la guerre civile qui déchirait le Yémen. J'étais probablement la seule femme occidentale à couvrir le front nord du conflit, où ils menaient les combats.

J'ai eu la formidable chance de rencontrer Jamal, qui s'est assuré que j'avais accès à des représentants de tout l'échiquier islamique, des djihadistes purs et durs (certains n'ayant accepté de me parler qu'après que Jamal eut bravement déclaré qu'il ne leur adresserait plus la parole s'ils ne le faisaient pas) aux soufis.

Je possède même une photo prise par Jamal où j'apparais aux côtés de Tareq al-Fadhli, un djihadiste yéménite qui s'est battu sous les ordres d'Oussama ben Laden en Afghanistan avant de devenir commandant sur les champs de bataille du Yémen.

Jamal m'a encouragée à voir cet homme intimidant comme un futur leader local qui utilisait le seul moyen à sa disposition pour reprendre les terres autrefois gouvernées par sa famille. Et Jamal avait raison : l'homme a quitté le mouvement djihadiste dès la fin de la guerre et s'est joint au gouvernement.

À la fin de 1994, Jamal s'est assuré que j'aie une place au sein de la délégation yéménite envoyée à une conférence religieuse au Soudan, où nous avons célébré mon 30e anniversaire ensemble (nos fêtes étaient à un jour d'écart) au Hilton de Khartoum. Il a courageusement tenté de convaincre Ben Laden, qui vivait là à l'époque, de m'accorder une entrevue. (Une Américaine infidèle? Même Jamal et son talent inégalé pour choisir les bons mots n'ont pas réussi à persuader Ben Laden d'accéder à la demande.)

Journaliste respecté

Je n'ai jamais eu l'impression que Jamal partageait les opinions d'Oussama ben Laden et il n'approuvait certainement pas le terrorisme, et ce, peu importe la forme que ce dernier prenait. C'était un reporter avec d'excellents contacts qui essayait d'offrir au public un portrait complet de la situation et qui encourageait les autres, dont moi, à creuser un peu plus loin sous la surface.

Il semblait avoir gagné le respect de tous les camps, des islamistes et des militants de gauche comme des laïcs.

Jamal avait aussi un côté espiègle et un faible pour les gadgets électroniques. Il possédait la plus petite enregistreuse japonaise que je n'ai jamais vue, un appareil faisant environ la moitié de la taille d'un jeu de cartes et doté d'un microphone gros comme un bleuet. Et il avait une passion pour la console portable Game Boy de Nintendo. Il semblait posséder tous les modèles et, entre nos discussions sur l'islam, me faisait des exposés sur l'évolution des jeux vidéo. Il jouait en attendant le début de ses entrevues et durant les longs trajets en voiture à travers le Yémen.

Il m'a souvent parlé de tous les points communs entre le Yémen et l'Arabie Saoudite de son enfance. Je n'ai jamais rencontré personne qui aimait autant sa patrie.

Son adhésion aux valeurs de l'islam et son profond désir d'aider les étrangers comme moi à comprendre l'étendue de l'éventail des idéologies islamiques étaient sincères. Avant le 11-Septembre et après, Jamal était un pont plus que nécessaire entre l'islam politique, sans cesse en évolution, et l'Occident.

Homme de famille dévoué, il évoquait souvent sa femme adorée et ses proches à l'époque où nous nous sommes connus. Mes pensées accompagnent sa fiancée, qu'il comptait épouser immédiatement après avoir obtenu de la part du consulat saoudien à Istanbul les papiers confirmant son divorce. Il a disparu après être entré au consulat le 2 octobre et l'Arabie Saoudite a maintenant reconnu qu'il était mort.

Il est franchement incroyable qu'un homme si habile pour naviguer les eaux dangereuses, si optimiste par rapport à l'humanité en général et si patriotique relativement à l'Arabie Saoudite et à son potentiel ait été aussi soudainement et cruellement réduit au silence.

Assise dans ma cuisine en souhaitant pouvoir lui offrir un café ou une tasse de thé, il m'apparaît douloureusement clair que Jamal n'était pas juste un Saoudien et un brave journaliste comme tant d'autres. Il était un être humain bienveillant qui aurait vraiment pu être l'ami de n'importe qui.