En l’espace de 20 ans, Rudy Giuliani est passé de superhéros à supervilain.

Rudy Giuliani: les mésaventures du pitbull de Trump

L'avocat Rudy Giuliani, c’est le pitbull de Donald Trump. Le chien de garde présidentiel qui aboie plus fort que les autres. Mais cet été, en Ukraine, le «fidèle Rudy» a peut-être franchi une ligne rouge. A-t-il marchandé l’aide militaire des États-Unis contre la tenue d’une enquête sur un adversaire du président? Portrait d’un pitbull dans l’eau bouillante.

Dites «Giuliani» et le ton de la conversation monte d’un cran. Dites «Giuliani» et les regards se lèvent aussitôt vers le ciel, en signe d’exaspération. À la télé, sa seule présence garantit un spectacle, un feu d’artifice. «D’une certaine façon, Rudy Giuliani est devenu le bras droit du président, même s’il n’y a rien de droit chez lui,» a persifflé un adversaire. 

En l’espace de 20 ans, Rudy Giuliani est passé de superhéros à supervilain. Même qu’à la fin de 2001, lorsqu’il a quitté la mairie de New York, il s’imposait comme la personnalité politique la plus populaire des États-Unis. Le magazine Time l’avait nommé «personnalité de l’année». On le présentait comme «le maire du monde entier».

«Rudy», comme ses électeurs le surnommaient, c’était alors le dur de dur qui avait combattu la mafia. Le maire qui avait «débarrassé» New York de la petite délinquance. Surtout, il incarnait le visage calme et résolu de l’Amérique, dans les semaines noires qui avaient suivi les attentats du 11 septembre. Un peu grisé par son succès, Monsieur se voyait déjà président des États-Unis. 

Plus dure sera la chute. Après avoir été le favori des républicains pour les élections présidentielles de 2008, le candidat Giuliani doit se retirer. La droite conservatrice n’aime pas son côté bling-bling, ses mœurs libertines, sa tolérance envers l’avortement. À la longue, son franc-parler tape sur les nerfs de beaucoup de monde. «Les gens ne m’ont pas choisi pour que je sois conciliant, a-t-il dit. S’ils avaient voulu un bon gars, ils auraient choisi [mon adversaire]. (1)

À la fin de 2001, lorsqu’il a quitté la mairie de New York, Rudy Giuliani s’imposait comme la personnalité politique la plus populaire des États-Unis. Le magazine Time l’avait nommé «personnalité de l’année». On le présentait comme «le maire du monde entier»

On constate aussi que l’ami «Rudy» aime un peu trop les feux de la rampe. À la blague, on dit qu’il est incapable de croiser une caméra de surveillance sans lui offrir une entrevue. En l’an 2000, alors qu’il est maire de New York, Monsieur annonce «par erreur» son divorce, lors d’une conférence de presse. L’ennui, c’est qu’il ne l’a pas encore dit à son épouse! Cette dernière l’apprend en direct, à la télévision!

À la même époque, le magazine New York se présente comme «la seule bonne chose à New York que Rudy Giuliani ne prétend pas avoir inventé». 

Le marathon de la honte

À défaut de devenir président, Rudy Giuliani va devenir riche. Très riche. Monsieur réclame jusqu’à 200 000 $ pour un discours. Il signe de juteux contrats de «consultant» en sécurité au Mexique, au Brésil, en Turquie, au Qatar et peut-être même sur la Lune. En 10 ans, «l’ouragan Rudy» accumule une fortune estimée à 45 millions $. (2) À chaque mois, il dépense plus que le salaire annuel du secrétaire d’État américain. (3) 

Côté politique, l’ancien maire ne s’éloigne jamais complètement de l’action. Mais le tournant survient le 7 octobre 2016, un mois avant l’élection présidentielle. Ce jour-là, la campagne de Donald Trump est foudroyée par la sortie d’un vidéo sur les coulisses de l’émission Access Hollywood, en 2005. Donald Trump s’y vante d’agripper des femmes par l’entrejambe. Une vraie bombe médiatique. 

Sur le coup, la candidature de Trump semble compromise. Pendant trois jours, même ses plus fidèles alliés se cachent. Seul Rudy Giuliani se précipite pour sauver le candidat qui vient d’être envoyé au tapis. Toujours prêt à défendre l’indéfendable, «Rudy» se rend sur toutes les tribunes. Un véritable marathon de la honte.

Dans la seule journée du dimanche 9 octobre, Giuliani participe à cinq talk-shows, incluant la grande messe télévisée Meet the Press, sur le réseau NBC. «Les propos et les actions de Donald Trump sont deux choses très différentes», (4) explique-t-il avec assurance. Même le chien Lassie ne démontre pas une fidélité aussi inconditionnelle envers son maitre... 

Au terme de ces journées fatidiques, la crédibilité de Giuliani est amochée. Mais il a gagné la confiance du futur président. Dès lors, il occupe une place à part dans l’univers Trump. Autour du président, les conseillers et les ministres changent plus vite que les volontaires sur la planche d’un lanceur de couteau débutant. Giuliani, lui, réalise un exploit rarissime. Il dure. Sans jamais occuper un emploi rémunéré.

Périodiquement, le comportement erratique de Giuliani a suscité de l’inquiétude jusque dans l’entourage du président. Ici tout juste après la victoire de Donald Trump en 2016.

En avril 2018, il devient l’avocat personnel de son «ami» Trump. Grand seigneur, il ne réclame même pas de salaire. Je travaille «par pur patriotisme», dira-t-il. Remarquez, ça ne l’empêche pas de continuer à brasser des affaires. Ni de déclarer, dans un moment de lucidité : «Ce que je redoute le plus, c’est qu’on puisse écrire sur ma pierre tombale : Rudy Giuliani — L’homme qui mentait pour Donald Trump.» (5)

Donner et recevoir des baffes

De l’avis général, le rôle de Rudy Giuliani consiste à... donner des baffes et à en recevoir. À créer une diversion permanente. «Son truc, c’est de toujours se porter à l’attaque, résume Peter King, un élu républicain de New York à la Chambre des représentants. Sa stratégie ressemble à celle du président. Ne jamais faire machine arrière. Avancer coûte que coûte. Et peu importe les coups reçus, tu en redonnes deux fois plus, deux fois plus fort.»(6)

Les dérapages verbaux de Giuliani font les délices des humoristes. «La vérité, ce n’est pas la vérité», explique-t-il à un animateur de CNBC stupéfait, en août 2018. Ajoutons son célèbre «Ferme ta gueule, espèce d’idiot!», hurlé en direct, lors d’un débat sur les ondes FOX News. Monsieur se vante même d’avoir une bonne assurance santé, «au cas où le président Trump déciderait de le sacrifier, en le jetant sous un autobus». (7)

Apparemment, les gesticulations télévisées de Giuliani amusent beaucoup le président. Donald Trump a confié à Yahoo que tout cela faisait «de la très bonne télé». (8) Tant pis si le chien de garde plonge parfois l’Administration dans l’embarras. Comme le 7 février 2017, lorsqu’il s’était rendu dans un magasin Apple de San Francisco pour faire débloquer son téléphone, après avoir composé 10 fois le mauvais mot de passe.

L’incident n’aurait guère d’importance, si M. Trump n’avait pas nommé Giuliani son conseiller personnel en matière de cybersécurité... un mois auparavant. (9)

Une chroniqueuse du New York Times s’amuse du phénomène «Rudy». «M. Giuliani, c’est le copain qui se contredit toutes les trois minutes, lorsqu’il apparait à la télévision. C’est aussi un copain très peu photogénique, au point où il fait peur à chaque fois qu’il grimace. Pour couronner le tout, M. Giuliani ne possède aucune relation officielle au sein de l’Administration. Dans ces circonstances, est-ce que vous comprenez pourquoi le président l’encourage à parler d’affaires internationales en son nom? Continuellement?

Vous ne comprenez pas? Alors ne cherchez plus. C’est précisément pour cela que Donald Trump est président et que vous ne l’êtes pas.» (10)

Bons baisers d’Ukraine

Depuis plusieurs semaines, Rudy Giuliani est plongé dans l’eau chaude. Une fois de trop?

Le 25 juillet, lors d’un entretien téléphonique, le président Donald Trump demande une «faveur» à son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Il veut que l’Ukraine enquête sur les «affaires» de Joe Biden et de son fils Hunter. En échange de ce coup porté à son adversaire démocrate, l’Administration fait miroiter le déblocage d’une aide militaire de 391 millions $. Des dollars dont l’Ukraine a besoin pour financer sa guerre contre une insurrection prorusse, dans l’est du pays.

Rudy Giuliani ou «Crazy Rudy», comme le surnomme une publicité diffusée dans le métro de New York.

L’affaire, révélée par un lanceur d’alerte, crée un scandale. Dès le début, l’empreinte de Rudy Giuliani se retrouve partout. On le soupçonne d’avoir mené une «diplomatie parallèle». L’ancienne ambassadrice en Ukraine, Marie Yovanovitch l’accuse d’avoir mené une campagne de «salissage» contre elle. Pour sa part, l’ancien ambassadeur auprès de l’Union européenne, Gordon Sondland, place Giuliani au cœur du chantage exercé sur le président ukrainien.

Les affaires de Giuliani en Ukraine éveillent aussi les soupçons. La Justice s’intéresse à sa relation avec deux hommes d’affaires accusés d’avoir versé des millions $ en contributions politiques illégales. Ironie suprême, Giuliani fait l’objet d’une enquête de la part du bureau de procureur de Manhattan, un service qu’il dirigeait lui-même, dans les années 80… (11)

Encore une fois, Rudy Giuliani ne fait rien pour calmer le jeu. Lors d’une entrevue sur CNN, il se surpasse. Après avoir répété qu’il n’a jamais demandé à l’Ukraine d’enquêter sur Joe Biden, il explose soudain :

— Bien sûr que je l’ai fait!

«Crazy Rudy»

Périodiquement, le comportement erratique de Giuliani a suscité de l’inquiétude jusque dans l’entourage du président. L’ancien conseiller Steve Bannon le soupçonnait de «démence sénile» (12). Cet été, un autre conseiller l’aurait décrit «comme une grenade dégoupillée, prête à exploser». (13)

Pour compliquer les choses, le train de vie débridé de l’avocat est étalé au grand jour par les procédures légales reliées à son troisième divorce. Aucun détail n’est épargné. En 2018, en l’espace de quelques mois, Monsieur aurait ainsi dépensé 7131 $ pour des stylos-plume. Et plus de 12 000 $ pour des cigares. (14)

Comme si tout cela ne suffisait pas, un autre incident accentue le malaise. Le 16 octobre, un journaliste d’enquête de NBC News découvre un message de Giuliani sur sa boite vocale. (15)  Apparemment, son numéro a été composé par inadvertance, lorsque Giuliani s’est assis sur son téléphone. Résultat? Sur le message, on peut entend le bon «Rudy» discuter de juteux contrats en Turquie et au Bahrain.

Rien à faire. Le «maire du monde» est devenu «Dirty Rudy». Ou «Crazy Rudy», comme le surnomme une publicité diffusée dans le métro de New York. (16) Sans oublier la dernière blague à la mode, qui s’amuse de son absence de scrupules...

«Après une soirée très arrosée, Rudy Giuliani prend le volant pour ramener sa maitresse et son jeune fils à la maison. Pas de chance, il tombe sur un barrage de police. Un policier lui demande de passer l’alcootest. Évidemment, le résultat indique qu’il a dépassé la limite permise.

Le policier demande à Giuliani de le suivre. Mais le bon Rudy refuse de se laisser démonter. «C’est impossible, répète-t-il. Votre appareil est défectueux. Essayez-le sur ma compagne, vous verrez bien.» Pour en finir, le policier accepte. La compagne de Rudy dépasse aussi la limite permise.

Encore une fois, Giuliani s’indigne. Il répète que la machine est brisée. Comme preuve ultime, il suggère de faire passer le test au petit garçon. Un peu exaspéré, le policier fait souffler l’enfant. À sa grande surprise, le petit dépasse aussi la limite.

Le policier est stupéfait. «Oui, finalement, peut-être que la machine est défectueuse», bredouille-t-il. Un peu dépassé par les événements, il laisse Giuliani reprendre le volant et il le regarde s’en aller.

Aussitôt reparti, Rudy Giuliani se tourne vers sa compagne : «Tu vois. Je t’avais bien dit que ça ne pouvait pas nuire de donner cinq verres de scotch au petit.»

Notes

(1) «Person of the Year 2001, Mayor of the World», Time Magazine, 31 décembre 2001.
(2) «3rd Time Is Not the Charm : Giuliani’s Latest Divorce is Bitter, Expensive and Very Public», The Washington Post, 15 octobre 2019.
(3) «How Rudy Giuliani’s Pursuit of Money and Power May Cost Donald Trump Dearly», Time, 31 octobre 2019.
(4) https://www.nbcnews.com/meet-the-press/video/giuliani-full-interview-trump-s-talk-and-actions-are-different-782185027632
(5) «Dirty Rudy, l’avocat boulet de Donald Trump», Mediapart, 1er octobre 2019.
(6) «“America’s Mayor”» to Trump Proxy : The Evolution of Rudy Giuliani», The Christian Science Monitor, 25 octobre 2019.
(7) «Impeachment Inquiry: Trump Lawyer Rudy Giuliani’s Net Worth», Foxbusiness.com, 15 novembre 2019.
(8) «Giuliani’s Televised Rage Worries Some Trump Allies, but not the President», Yahoo News, 3 octobre 2019.
(9) «Rudy Giuliani Needed Apple Genius Help to Unlock his iPhone After Being Named Trump Cybersecurity Adviser», NBC News, 31 octobre 2019.
(10) «Rudy Giuliani — World’s Worst Best Friend», The New York Times, 25 septembre 2019.
(11) «“America’s Mayor”» to Trump Proxy : The Evolution of Rudy Giuliani», The Christian Science Monitor, 25 octobre 2019.
(12) Michael Wolff, Le feu et la fureur : Trump à la Maison-Blanche, Robert Laffont, 2018.
(13) «Former WH Aide : John Bolton Called Giuliani a “Hand Grenade”», Associated Press, 15 octobre 2015.
(14) «Giuliani Divorce: It’s Ugly, It’s Operatic. What Did You Expect?» The New York Times, 13 septembre 2019.(15) «Rudy Giuliani and the Butt-Dialler Within All of Us», The New Yorker, 5 novembre 2019.
(16) «NYC Comedians Behind “Crazy Rudy” Subway Ads», Fox 5 NY, 3 octobre 2019.