Assigné à temps plein à la sécurité d’une école de la petite ville de Sidney, l’adjoint au shérif John Pence peut compter en cas d’attaque sur des professeurs armés volontaires en renfort.

Profs armés pour parer aux fusillades

SIDNEY — «À l’intérieur de ce bâtiment, nos enfants sont protégés par une équipe d’intervention armée et entraînée», prévient une affiche à l’entrée. Pour se protéger des fusillades, les écoles d’un comté rural de l’Ohio ont été parmi les premières aux États-Unis à armer leurs enseignants.

Regards morbides, vêtements en lambeaux, visages balafrés... Plusieurs individus suspects rodent ce matin dans les couloirs de l’école secondaire de la petite ville de Sidney. Arme de poing à la ceinture, l’adjoint au shérif John Pence garde pourtant son calme. C’est Halloween et certains élèves sont venus déguisés.

Le policier est assigné à temps plein à la sécurité de l’établissement. Une réponse assez courante aux États-Unis à la multiplication des fusillades en milieu scolaire, mais lui peut compter en cas d’attaque sur un renfort plus inhabituel : des profs armés, tous volontaires.

La mesure, autorisée dans une quinzaine d’États américains à la discrétion des circonscriptions académiques, fait débat dans le pays.

Le «deputy sheriff» John Pence a conscience des contre-arguments — «Les enseignants sont là pour enseigner, pas pour tuer des gens»; «Ils ne sont pas suffisamment entraînés».

«Ça pourrait ne pas marcher dans certains endroits, peut-être en ville», reconnaît-il. Mais ici, au milieu des champs de maïs et de haricots, la plupart des volontaires sont «habitués à manipuler des armes».

C’est le cas de cet enseignant, chasseur aguerri, qui se confie à l’AFP sous couvert d’anonymat afin de ne pas compromettre la confidentialité du dispositif sécuritaire et risquer de devenir une «cible» privilégiée en cas de fusillade.

D’une voix rauque et posée, il se dit sûr de son choix — «pas de craintes, pas d’hésitations» —, même s’il devait un jour avoir à tirer sur l’un de ses élèves.

«C’est une des choses auxquelles il faut se préparer mentalement», raconte-t-il sous sa chemise à carreaux de bûcheron. «Les autres élèves ont aussi le droit de retrouver leurs parents chez eux le soir».

Un mort toutes les 17 secondes

L’idée du «programme», comme les autorités locales l’appellent avec pudeur, a germé après la tuerie, en 2012, dans le Connecticut, de l’école primaire Sandy Hook, qui avait fait 28 morts, dont 20 enfants, l’assaillant et sa mère.

Le shérif John Lenhart a alors réalisé à quel point les écoles de son comté de Shelby, où se situe Sidney, étaient vulnérables à ce genre d’attaques, et encouragé les mesures qui s’imposaient selon lui face à un calcul glaçant : «En général, une personne meurt toutes les 17 secondes après le premier tir. Il faut donc intervenir immédiatement».

Pas question cependant que les enseignants fassent cours ou déambulent entre les rangées de casiers métalliques des couloirs avec leur pistolet à la ceinture. «Je ne voulais pas que ce soit le Far West dans nos écoles», raconte le shérif à la moustache blanche finement taillée.

Les armes auxquelles a accès «l’équipe d’intervention», des Glock 9mm, sont conservées, avec un deuxième chargeur et des boîtes de munitions, dans des petits coffres-forts noirs s’ouvrant à l’aide des empreintes digitales.

Fier que le district scolaire de Sidney (3500 élèves, répartis en six établissements) ait fait figure de pionnier en la matière, son responsable, Bob Humble, estime que le dispositif, en plus de permettre une riposte rapide, a un effet dissuasif auprès des «fous armés».

«Leur objectif est de tuer le plus grand nombre de personnes le plus rapidement possible», explique-t-il. «C’est pourquoi je pense qu’il y a désormais très peu de chances que ça arrive ici, simplement parce qu’ils savent que quelqu’un les abattra rapidement».

Une «question de bon sens» qui après avoir fait l’objet de réticences au départ, il y a sept ans, «fait désormais partie du décor» dans une communauté familière des armes à feu.

«Je me sens en sécurité»

Confirmation à la fin de la journée de classe : assis au volant de leurs grosses voitures dans une file d’attente très ordonnée, les parents ou grands-parents, comme David Bishop, venu chercher sa petite-fille, ne semblent pas s’en émouvoir.

«Ma petite-fille sait se servir d’un pistolet», témoigne-t-il. «Son frère et son père ont des pistolets, sa mère aussi. Elle est encore trop jeune, mais ils lui ont appris à respecter un pistolet et à s’en servir si besoin».

Élève de dernière année au secondaire, Tom, 18 ans, affirme lui que le sujet n’est pas souvent abordé dans la cour de récré : «On sait tous que les armes sont là, mais ça ne nous concerne pas vraiment. Elles sont dans des coffres-forts, les élèves ne peuvent pas y accéder».

Le jeune homme à la mèche rebelle assure, désinvolte, avoir «confiance» en ses profs. «J’aime l’idée, je me sens en sécurité, car je sais qu’ils sont spécialement entraînés. Si un intrus fait irruption, ils peuvent l’arrêter».

Après une formation initiale d’une vingtaine d’heures dispensée par la police, les enseignants concernés répètent leurs gammes chaque mois.

Ils sont soumis au préalable à des «entretiens poussés» et leurs antécédents judiciaires sont scrutés de près, relève le shérif, convaincu que les écoles de ce petit comté de l’Ohio «comptent parmi les plus sûres du pays».

«Tout est fait pour que les membres de l’équipe puissent être dignes de confiance», juge notre professeur anonyme.

Il y a quelques années, l’un de ses collègues avait engagé une procédure de divorce avec sa femme, elle aussi prof. Il a été immédiatement retiré du «programme».