Les militants de l'environnement ont organisé une petite manifestation mardi devant le tribunal à Manhattan.

Ouverture d'un procès inédit contre ExxonMobil, avec Rex Tillerson en vedette

NEW YORK — ExxonMobil a-t-il trompé les actionnaires sur les risques liés au changement climatique? Un procès inédit s'est ouvert mardi opposant le géant pétrolier au procureur démocrate de New York, dont l'ex-secrétaire d'État américain Rex Tillerson devrait être le témoin vedette.

Les audiences dans ce procès qualifié d'«historique» par plusieurs experts en droit environnemental, résultat de quatre ans d'enquête du procureur, promettent d'être suivies de près par l'industrie pétrolière comme par les militants de l'environnement, dont plusieurs se trouvaient mardi dans la salle d'audience.

Dans sa plaidoirie d'ouverture, le représentant du procureur, Kevin Wallace, a accusé Exxon d'avoir prétendu, à tort, pendant plusieurs années aux actionnaires et investisseurs que ses projections d'activité à long terme étaient plus réalistes que celles de ses concurrents, car elles intégraient les risques d'un durcissement des législations de nombreux pays qui veulent limiter les émissions de gaz à effet de serre.

M. Wallace a montré sur grand écran des extraits de communications aux actionnaires dans lesquels Exxon se targuait d'utiliser un système de projection des plus «rigoureux», intégrant notamment des coûts en forte augmentation pour ses émissions carbone à l'horizon 2040. En fait, l'entreprise utilisait selon lui, dans ses calculs internes, des estimations de coûts moins élevés, pour éviter de plomber ses prévisions de rentabilité.

«Droit à la vérité»

«Les investisseurs s'inquiétaient de l'impact (du changement climatique) et demandaient des informations» pour pouvoir prendre de bonnes décisions, a résumé M. Wallace. «Et Exxon leur a fourni beaucoup d'explications, mais elles n'étaient ni vraies ni précises. Les investisseurs ont maintenant droit à la vérité et à compensation», a-t-il ajouté.

Cette présentation trompeuse se serait traduite selon lui par une surévaluation des actions du groupe, et des dommages pour les actionnaires évalués «entre 476 millions et 1,16 milliard de dollars».

L'avocat d'Exxon, Ted Wells, a néanmoins jugé ces accusations «totalement déconnectées de la vérité». Et a accusé le bureau du procureur de «motivations politiques», résultant d'une campagne pour «vilipender» Exxon menée par les médias et les organisations environnementales.

Si le système d'évaluation de l'entreprise comportait bien deux méthodes de mesure du risque climatique, cela ne visait aucunement à tromper les investisseurs, mais correspondait à des types de prévisions différents, a-t-il assuré.

Les projections de coûts les plus élevées servaient à anticiper l'évolution de la demande et des prix de l'énergie à long terme, tandis que les projections moins radicales permettaient d'évaluer le coût de possibles projets d'investissements, afin de décider lesquels devaient être réalisés, une mesure sans impact direct sur les investisseurs.

«Aucun intérêt à tricher»

L'entreprise n'aurait eu aucun intérêt à minimiser le coût du changement climatique, a-t-il assuré. «Cela n'a pas de sens, on n'a aucun intérêt à tricher avec soi-même.»

Le témoin vedette de ce procès prévu pour durer trois semaines devrait être Rex Tillerson, qui présida Exxon de 2006 jusqu'à ce qu'il devienne secrétaire d'État de Donald Trump en janvier 2017. Il a été limogé fin mars 2018.

M. Wells a indiqué qu'il l'appellerait à la barre, et l'accusation compte faire de même.

Les militants de l'environnement - qui ont organisé une petite manifestation mardi devant le tribunal à Manhattan - espèrent qu'ExxonMobil sera condamné à payer de lourdes pénalités.

Ils font campagne depuis 2015 contre l'entreprise sous le cri de ralliement «#Exxonknew» («#Exxonsavait»), affirmant qu'Exxon a délibérément dissimulé l'impact négatif de ses activités sur l'environnement.

Compararé aux cigarettiers

Une accusation reprise dans un rapport publié lundi par cinq universitaires, dont deux de Harvard. Ils ont comparé le discours des géants énergétiques sur le changement climatique à celui des cigarettiers, qui ont longtemps minimisé les dangers du tabac pour la santé.

Quelle que soit l'issue du procès new-yorkais, Hana Vizcarra, experte en droit environnemental à l'université de Harvard, estime que les débats auront un impact sur la façon dont les grandes entreprises énergétiques communiquent sur le risque climatique.

D'autant que ce sujet très actuel est au cœur d'autres actions en justice intentées contre ExxonMobil par des actionnaires, notamment au Texas, qui ne sont pas encore arrivées au procès.

«Investisseurs et actionnaires veulent plus d'information sur le climat et comment il affecte les sociétés», a-t-elle déclaré à l'AFP. «La quasi-totalité des entreprises pétrolières et gazières produit désormais des rapports liés au climat. La question est de savoir quelles informations doivent figurer dans ces rapports.»