Les manifestants ont tenté d'approcher de la préfecture de Barcelone mais les policiers catalans, les Mossos d'Esquadra, les ont repoussés à coups de matraque et en tirant en l'air.

Manifestation houleuse à Barcelone

BARCELONE — Des milliers de militants indépendantistes catalans ont affronté la police dimanche en Catalogne après l'arrestation en Allemagne de l'ex-président Carles Puigdemont, sous le coup d'un mandat d'arrêt européen émis par l'Espagne, cinq mois après qu'il eut fui son pays.

À l'appel d'un groupe radical, les Comités de défense de la République (CDR), les manifestants ont tenté d'approcher de la préfecture de Barcelone et les policiers catalans, les Mossos d'Esquadra, les ont repoussés à coups de matraque et en tirant en l'air.

Les activistes ont lancé des oeufs, des bouteilles, des grilles de fer, et même tenté de jeter des bacs d'ordures en direction de la police qui a chargé pour les disperser en fin de soirée. Le président du parlement catalan Roger Torrent a lancé un appel au calme à la télévision régionale. «Je n'ai aucun doute que la société catalane agira comme elle l'a toujours fait, par la non-violence», a-t-il déclaré.

Selon les services de secours, 87 personnes ont été blessées légèrement : 79 à Barcelone, dont 13 policiers, sept dans la ville de Lleida, à 150 km à l'ouest, et un à Tarragone, plus au sud.

«Cela nous indigne qu'ils aient arrêté Puidgemont», s'est écrié Judit Carapena, une étudiante en architecture de 22 ans. «Mais qu'ils ne crient pas victoire, ce n'est pas la fin de l'indépendantisme, loin de là.»

Yolanda Salleras, une kinésithérapeute de 37 ans, a demandé quelque chose «de plus radical [...] une grève générale de plusieurs jours pour qu'ils les libèrent tous». Neuf autres dirigeants séparatistes sont incarcérés en Espagne.

D'après la radio catalane, des membres des CDR ont coupé des routes, comme ils l'avaient fait lors de deux grèves déclenchées après les violences policières qui ont marqué le référendum d'autodétermination interdit du 1er octobre.

Carles Puigdemont a été arrêté dans le nord de l'Allemagne, venant du Danemark voisin. D'après son avocat Jaume Alonso-Cuevillas, il était en route pour la Belgique où il s'était réfugié après l'éphémère déclaration d'indépendance de la Catalogne du 27 octobre.

Arrêté en vertu d'un mandat d'arrêt européen, il sera présenté lundi à un juge pour confirmer son identité, a annoncé le parquet du Land de Schleswig-Holstein. Un tribunal à Schleswig devra ensuite décider de son placement formel en détention en vue d'une remise à l'Espagne, selon le communiqué du parquet qui ne précise pas la durée de la procédure.

De nombreux partisans de l'indépendance de la Catalogne ont marché dans les rues de Barcelone, dimanche, pour dénoncer les arrestations de dirigeants séparatistes, dont celle de Carles Puigdemont en Allemagne.

Inculpé de «rébellion»

M. Puigdemont a été arrêté deux jours après que le juge de la Cour suprême espagnole Pablo Llarena eut décidé des poursuites pour «rébellion» contre lui et 12 autres dirigeants séparatistes.

Au total, 25 dirigeants ont été inculpés vendredi, dont 12 pour des charges moins graves comme «désobéissance».

Le juge a émis ou réactivé des mandats d'arrêt européens et internationaux contre six d'entre eux en fuite à l'étranger, dont M. Puigdemont.

L'une des exilés, Clara Ponsati, inculpée elle aussi de rébellion, «prend des dispositions» pour se «livrer» aux autorités en Écosse où elle enseigne l'économie à l'université de St Andrews, a annoncé la police écossaise.

La rébellion est passible de 30 ans de prison en Espagne. Ce chef d'accusation est controversé, car il suppose un «soulèvement violent» qui, selon de nombreux juristes, ne s'est jamais produit.

Opération des services de renseignement

L'ancien président destitué s'était rendu en Finlande jeudi et vendredi mais avait quitté le pays avant que la police finlandaise puisse l'arrêter.

Mais il était suivi par le service de renseignement espagnol qui a alerté ses homologues allemands. «Puigdemont a été arrêté en Allemagne grâce à une opération conjointe de la police et du CNI [Centrale nationale de renseignements]», a confirmé la police espagnole dans un tweet.

«Le président Puigdemont connaissait les risques», a affirmé lors de la manifestation Elsa Artadi, une députée de son parti, «mais il n'a voulu à aucun moment que les risques et la peur l'arrêtent dans son activité politique pour internationaliser le conflit».

Mme Artadi avait auparavant annoncé que Carles Puigdemont s'opposerait à son extradition. «L'Espagne ne garantit pas un procès équitable, seulement la vengeance et la répression», a-t-elle écrit sur Twitter.

Vendredi, le magistrat a également envoyé en détention préventive cinq indépendantistes dont Jordi Turull, candidat à la présidence de la Generalitat (exécutif catalan), empêchant la tenue d'un débat d'investiture.

C'est la troisième fois que les séparatistes échouent à faire élire un nouveau président pour la Catalogne en raison de décisions de justice. Leur premier candidat, Puigdemont, n'a pas pu se faire élire depuis Bruxelles. Le second, Jordi Sanchez, n'a pas été autorisé à sortir de prison.

Les indépendantistes ont pourtant conservé la majorité absolue au parlement catalan après les élections du 21 décembre, convoquées par Madrid.

S'ils n'arrivent pas à faire élire un président avant le 22 mai, de nouvelles élections seront automatiquement convoquées. Et tant qu'elle n'aura pas de président et de gouvernement, la Catalogne restera sous la tutelle de Madrid, imposée après la déclaration d'indépendance.

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Carles Puigdemont a été arrêté dimanche dans le nord de l'Allemagne, venant du Danemark voisin.

PUIGDEMONT, DE LA DESTITUTION À L'ARRESTATION

De la destitution de Carles Puigdemont fin octobre, à son arrestation dimanche par la police allemande, les temps forts de la crise catalane.

Indépendance et destitution

Le 27 octobre 2017, le parlement catalan proclame unilatéralement l'indépendance, votée par 70 députés sur 135.

La riposte annoncée de Madrid arrive sans tarder : mise sous tutelle de la Catalogne, destitution du gouvernement de Carles Puigdemont, dissolution du parlement et convocation d'élections régionales le 21 décembre.

Puigdemont en Belgique

Le 30 octobre, Carles Puigdemont se réfugie à Bruxelles, avec quatre membres de son gouvernement destitué.

Le 2 novembre, son ancien vice-président, Oriol Junqueras, et sept autres «ministres» indépendantistes sont emprisonnés pour «rébellion et sédition».

Le lendemain, l'Espagne émet des mandats d'arrêt européens contre Carles Puigdemont et les anciens ministres qui l'ont suivi en Belgique, puis les retire le 5 décembre.

Mais s'ils reviennent en Espagne, ils risquent d'être arrêtés. M. Puigdemont lance depuis la Belgique sa campagne pour les régionales.

Les indépendantistes victorieux

Le 21 décembre, les Catalans votent en masse et donnent une majorité aux indépendantistes au parlement régional, au terme d'un scrutin atypique, avec des élus en détention pour leur rôle dans la tentative de sécession et d'autres, dont Puigdemont, en exil.

Le 29, le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy annonce qu'il convoque la première session du nouveau Parlement le 17 janvier. Le premier tour de scrutin pour élire le président de la région devra suivre dans les 10 jours, rappelle-t-il.

Le lendemain, Puigdemont exige une négociation politique et la restauration par Madrid de son gouvernement.

Le 5 janvier 2018, la Cour suprême s'oppose à la libération de son ancien numéro deux Oriol Junqueras.

Candidat malgré tout

La Catalogne restera sous la tutelle de Madrid si Puigdemont tente de la gouverner depuis Bruxelles, prévient Rajoy. Le futur président de la Catalogne devra «prendre ses fonctions physiquement», affirme-t-il mi-janvier.

Le 17, l'indépendantiste Roger Torrent est élu à la présidence du parlement catalan et entame les consultations pour proposer un candidat à la présidence régionale.

Le 22, Carles Puigdemont est officiellement désigné par le Parlement candidat à la présidence de la région.

Le ministre de l'Intérieur espagnol assure le lendemain que les forces de l'ordre sont sur le qui-vive «partout» pour empêcher son retour incognito.

Le dirigeant indépendantiste dit souhaiter pouvoir rentrer en Espagne pour son investiture sans risquer une incarcération.

Réélection bloquée

Le 27 janvier, la Cour constitutionnelle suspend la réélection prévue trois jours plus tard de Puigdemont, posant la condition qu'il se présente «en personne au parlement, muni d'une autorisation judiciaire préalable».

Le 30, le président du parlement catalan décide d'ajourner la session d'investiture. Puigdemont maintient sa candidature.

Abandon et arrestation en Allemagne

Le 1er mars, Carles Puigdemont renonce à briguer la présidence catalane, assurant qu'il défendra la cause de sa «république» partout, y compris en saisissant le comité des droits de l'homme de l'ONU.

Le 23, un juge espagnol inculpe formellement 25 dirigeants indépendantistes pour leur rôle dans la tentative de sécession de la Catalogne, dont 13 pour «rébellion», et lance des mandats d'arrêt européens et internationaux contre les six qui ont fui à l'étranger dont Carles Puigdemont. La sixième, Marta Rovira, est partie le jour même.

Le 25, M. Puigdemont est arrêté par la police allemande à la frontière, au moment où il arrivait en voiture depuis le Danemark. Son avocat précise que son client a été interpellé alors qu'il rentrait en Belgique après un séjour en Finlande.