Les faibles salaires des profs entraînent un exode vers d’autres États plus rémunérateurs, ce qui se traduit par des recrutements d’urgence de personnels moins qualifiés.

Les manifestations de profs, ou le malaise de l’école américaine

OKLAHOMA CITY - Les professeurs qui manifestent massivement aux États-Unis témoignent du profond malaise dans l’éducation américaine, où de nombreux États n’ont cessé de rogner sur les budgets des écoles et sur les salaires depuis plus de dix ans.

«On n’a jamais vu un mouvement se répandre ainsi comme une traînée de poudre», remarque Lily Eskelsen García, présidente de l’Association nationale de l’enseignement, interrogée par l’AFP.

En Oklahoma comme dans le Kentucky, des milliers d’enseignants, soutenus par des lycéens et parents occupent le Parlement de leur État depuis lundi.

En Oklahoma, les dernières grandes manifestations d’enseignants dataient de 1990 et n’avaient duré que quatre jours.

Des centaines d’écoles sont fermées et les grèves devraient continuer la semaine prochaine, tandis qu’en Arizona des rassemblements sont également prévus, tous s’inspirant d’un mouvement similaire couronné de succès en Virginie occidentale.

Le mouvement bénéficie pour l’instant du soutien des recteurs d’académies locales et d’une majorité de parents, tandis que des célébrités comme la chanteuse Carrie Underwood affichent leur solidarité sur les réseaux sociaux.

«Je m’attends à ce que leur mouvement s’étende à d’autres États, car le sous-financement des écoles et les salaires stagnants sont très répandus», estime Darleen Opfer, experte en éducation du centre de réflexion Rand.

Elle fait un parallèle entre l’exaspération des profs et le «ça suffit» des lycéens qui se sont illustrés lors de manifestations nationales sans précédent contre les armes à feu à la suite du massacre du 14 février dans un lycée de Floride.

«Nous avons vu les conditions dans les écoles se détériorer et en parallèle une hausse de la violence en milieu scolaire», ajoute-t-elle, estimant que «ces conditions sont suffisamment répandues pour qu’on qualifie de crise la situation de l’école aux États-Unis».

Dans de nombreux États républicains comme l’Oklahoma ou l’Arizona, l’éducation a subi des coupes sombres au gré de promesses électorales de baisses d’impôts, particulièrement depuis la crise financière de 2008.

Aux États-Unis, ce sont les États et les collectivités locales qui financent l’éducation pour l’essentiel, le gouvernement fédéral ne versant que des subventions ciblées, pour les enfants handicapés par exemple.

Reflet des inégalités

Les écoles reflètent donc les vastes inégalités de revenus dans le pays: campus rutilants dans les beaux quartiers, bien équipés en terrains de sport, bibliothèques, laboratoires de sciences, etc., tandis que dans les régions déshéritées les établissements scolaires se débattent avec des budgets dérisoires et les salaires ne permettent pas aux enseignants de joindre les deux bouts.

Les faibles salaires des profs entraînent un exode vers d’autres États plus rémunérateurs, ce qui se traduit par des recrutements d’urgence de personnels moins qualifiés.

Le tout se traduit par des sous-performances aux tests internationaux PISA organisés par l’OCDE, la première économie mondiale se retrouvant classée loin derrière la Finlande, la Corée du Sud, l’Estonie... (la France arrive encore après).

Et ce malgré une véritable manie des tests dans les écoles américaines: les résultats aux examens de fin d’études secondaires (SAT), qui prennent la forme de questionnaires à choix multiples très décriés, sont utilisés pour jauger écoles et professeurs, avec des conséquences sur les carrières et financements.

Face à ce paysage désolé, beaucoup de parents optent pour des écoles privées, mais elles coûtent souvent plus de 20 000 dollars par an et par élève.

Dans ce pays passionnément individualiste et attaché à la liberté de choix se sont développées les «charter schools»: des écoles à financement public qui doivent appliquer les programmes locaux et afficher des moyennes aux tests aux moins égales à celle de leur district, mais qui sont gérées de manière autonome.

Certaines prônent une éducation «à l’ancienne» - uniforme, discipline stricte, méthodes classiques - d’autres, au contraire très progressistes, expérimentant les dernières pédagogies en vogue: interdisciplinaires, incluant des projets, stimulant la créativité...

Elles sont plébiscitées par de nombreux parents, mais aussi accusées de siphonner les ressources des écoles publiques.

La ministre de l’Éducation Betsy DeVos est notamment très contestée pour son soutien aux écoles «charter» ou privées, aux dépens du secteur public.

Face aux piètres résultats américains aux tests internationaux, un mouvement d’États a tenté il y a plusieurs années de redresser la barre en lançant des normes nationales, les «Common Core».

Adoptés par une majorité d’États, ils fixent des objectifs d’acquis par niveau entre la grande maternelle - pas d’école obligatoire avant 5 ans aux États-Unis - et la terminale en mathématiques et en anglais: une nouveauté dans ce pays où même les programmes étaient auparavant totalement décentralisés et parfois très laxistes.

Certains États ont toutefois des systèmes performants comme le Massachusetts ou New York, la Grosse Pomme s’illustrant notamment par des lycées publics spécialisés - art, sciences, politique et littérature - de très haut niveau, méritocratiques et gratuits.