Les années 2010: la grande épidémie de la rage planétaire

Envie de tout casser? Vous n’êtes pas seul. Durant les années 2010, le monde entier est sorti de ses gonds. Portrait d’une épidémie de rage planétaire.

Les années 2010 se terminent avec la vogue du Yoga Rage. À chaque séance, les apprentis «yogis» hurlent leur colère et ils multiplient les doigts d’honneur, sur fond de musique heavy metal.1 Tant pis si le croisement entre le yoga et la rage semble aussi improbable qu’une vision de Donald Trump donnant le biberon à bébé Yoda.

Si le yoga rage ne fonctionne pas, il vous reste toujours la salle de défoulement, un autre loisir qui monte.2 Muni d’une barre à clous, d’une masse ou d’un bâton de baseball, le client est lâché lousse dans une salle où il peut tout casser. Plus il paye, plus on lui fournit d’objets à détruire.

À Los Angeles, l’entreprise Rage Ground offre le forfait overkill, le nec plus ultra du défoulement. Pour la modique somme de 300 $, la distinguée clientèle casse une centaine d’objets, notamment des télévisions, des bouteilles de vin et des imprimantes. Moyennant un léger supplément, elle peut aussi apporter ses propres bidules à démolir.

Faut-il réduire en miettes l’ordinateur qui boguait tout le temps ou la face du Bonhomme Carnaval en cure-dents assemblée par votre ex? Ça dépend de vous. Selon les propriétaires, il arrive que la clientèle pleure de joie au milieu du carnage…3

L’entreprise Rage Ground offre le forfait overkill, le nec plus ultra du défoulement.

Tout réduire en cendres

On dira que les raisons de piquer une crise ne manquent pas. L’inaction face au réchauffement climatique. La corruption. L’impunité des agresseurs sexuels. L’évasion fiscale. À moins que ce soit une image de la Syrie, captée par des satellites, en 2015? Elle montrait que la lumière qui émane du territoire durant la nuit avait diminué de 83 %, depuis le début de la guerre, en 2011. Tout un pays anéanti. Pulvérisé.4

Le plus souvent, la rage naît du sentiment d’impuissance, de l’impression d’être laissé pour compte. On finit par en vouloir au monde entier. Aux États-Unis, 24 % des citoyens aimeraient que leur société soit «réduite en cendres», pour tout recommencer à zéro.5 Et le tiers des employés éprouve une satisfaction intense après avoir martyrisé une poupée vaudou à l’image d’un supérieur.6

Un peu partout, le monde craque pour les forts en gueule. Ceux qui promettent de punir LE coupable, réel ou imaginaire. Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte s’ennorgueillit d’avoir jeté des prisonniers du haut d’un hélicoptère en vol. Il rêve aussi de manger le foie des terroristes islamistes «avec du sel et du vinaigre». Au Brésil, Jair Bolsonaro chante les bienfaits de la torture. Il répète que si Jésus avait possédé une arme à feu, il n’aurait pas hésité à s’en servir…

Dans ce panthéon de colériques, Donald Trump occupe une place à part. En 2016, il s’était vanté de pouvoir abattre quelqu’un sur la 5e Avenue, sans perdre un seul électeur.7 Plus récemment, il a fait mieux. L’un de ses avocats a claironné que le président ne peut pas être traduit en justice, même s’il assassine quelqu’un sur la 5e Avenue. Selon lui, l’empereur dispose d’un permis de rage illimitée.8

À Hong Kong, la veille de Noël, des manifestants affrontent les policiers au milieu d’un nuage de gaz lacrymogène.

Au pays des méchants

Docteur est-ce grave? Même la psychologie ne cache pas son inquiétude. Dans les livres et les documents écrits, des psys ont calculé que l’utilisation de mots comme «amour», «patience», «loyauté» ou «gentillesse» a diminué de 50 %.9 Ne fredonnez plus «All You Need is Love» (tu as seulement besoin d’amour). Chantez plutôt : «All You Need is Gloves» (tu as seulement besoin de gants de boxe).

Sur les réseaux sociaux, la rage devient contagieuse. On recherche la poussée d’adrénaline qu’elle procure. Quitte à devenir accroc. Après avoir étudié des millions de messages, des chercheurs de l’Université de Pékin ont constaté que la colère constituait l’émotion la plus influente. Et de loin. Elle se répand plus facilement que la tristesse ou la joie, par exemple.10

Avant, personne n’imaginait que la «rage au volant» pouvait prendre les proportions d’une épidémie. C’est pourtant ce qui est arrivé au printemps 2018, en Grande-Bretagne. L’agence qui gère les autoroutes a dû supplier les conducteurs de se calmer. Elle venait d’enregistrer 3446 incidents au cours desquels un automobiliste enragé avait foncé sur un chantier routier en renversant tout sur son passage.11

Bienvenue dans les années 2010. Si vous n’êtes pas en furie, vous ne semblez pas tout à fait normal. On se demande si vous n’avez pas pris «la pilule bleue», en référence au comprimé qui permet aux gens d’oublier la réalité, dans le film La Matrice (1999). Pas étonnant que le jeu le plus populaire de la décennie s’appelle Angry Birds. Sorti à la fin de 2009, il a été téléchargé plus d’un milliard de fois.

En résumé, Angry Birds consiste à utiliser des oiseaux comme projectiles, pour démolir des structures abritant des cochons plus ou moins verdâtres. Une mini salle de défoulement virtuelle. L’oiseau en colère, c’est vous. Les cochons verdâtres? Cela dépend de votre imagination...

La jeune activiste Greta Thunberg lors d’une énième journée de grève pour le climat devant le Parlement suédois à Stockholm, le 20 décembre.

La faute à la crise

Avec le recul, on accuse souvent la crise financière de 2008 d’avoir tout déclenché. Aux États-Unis, par exemple, le Trésor a dépensé des centaines de milliards de dollars pour sauver la finance. Mais pour les gens ordinaires, les bouées de sauvetage ont été moins généreuses. À la fin de 2017, pas moins de 4,4 millions d’Américains étaient encore coincés avec une hypothèque supérieure à la valeur de leur maison.12

Un chroniqueur du Time Magazine résume. Selon lui, les gens ont cessé de trouver normal «que les milliardaires fassent un maximum d’argent en payant le moins possible en impôt et en salaires, pour ensuite verser des miettes à des causes sociales qui redorent leur image». De la même manière, ils n’acceptent plus «que les banquiers ébranlent l’économie avec la spéculation, pour ensuite faire partie de la minorité qui s’en tire indemne, après la crise».13

Une blague a fini par traduire l’amertume engendrée par la crise. «Cette semaine, nos dirigeants ont annoncé qu’ils ne rigolaient plus avec les crimes économiques commis par les dirigeants de banques ou de grandes entreprises. Ils ont évoqué de lourdes peines de prison. Ils ont insisté pour dire que les contrevenants seraient détenus dans des établissements très durs.

Promis, juré, on n’y retrouvera que neuf trous de golf, au lieu d’un parcours complet.»

La trop de danse de l'Opéra de Paris a participé à la manifestation contre la réforme des régimes de retraites.

Une colère planétaire

La décennie 2010 se termine avec une série d’explosions sociales aux quatre coins du monde. Algérie. Hong Kong. Iraq. France. Iran. Liban. Souvent, un petit événement suffit à mettre le feu aux poudres. Au Liban, c’est une taxe prélevée sur les appels effectués avec la plate-forme de messagerie WhatsApp. En Iran, tout est parti d’une augmentation du prix de l’essence.

Au Chili, le soulèvement populaire a été déclenché par une hausse de 30 pesos du billet de métro à Santiago, la capitale. Environ cinq sous canadiens. Dans les rues, un graffiti résume les années de privations qui ont causé l’explosion de colère. Il se lit comme suit : «Ce n’est pas à cause des 30 pesos. C’est à cause des 30 dernières années.»14

«Ceux qui rendent les révolutions pacifiques impossibles rendent les révolutions violentes inévitables,» aurait dit le président John F. Kennedy. Mais c’était il y a très longtemps. La Préhistoire. Une époque où les trolls étaient encore des personnages de conte de fées.

Bientôt, les années 2010 seront derrière nous. Bon débarras. Même l’humour y développait un arrière-goût douteux, comme en témoigne cet échantillon.

«Un soir, un couple de personnes âgées discute tranquillement, au coin du feu.

— Ma chérie, je suis désolé de m’être fâché aussi souvent contre toi. Comment fais-tu pour demeurer aussi calme, malgré mes sautes d’humeur?

— C’est facile. Je vais nettoyer les toilettes quand cela arrive.

— Et... c’est vraiment efficace?

— Oui, dans la mesure où je me sers de ta brosse à dents.»

Manifestation au Chili

Notes :

(1) Rage Yoga Uses Screaming, Swearing on Path to Better Health, CBC News, 29 février 2016.

(2) Salle de défoulement : quand frapper fait du bien, Plus on est de fous, plus on lit, Radio Canada, 21 novembre 2018.

(3) Rage Rooms: Why Recreational Smashing Could Be Good for Your Mental Health, USA Today, 11 novembre 2018.

(4) En Syrie, les quatre années de guerre ont éteint les lumières, Le Figaro, 12 mars 2015.

(5) A «Need for Chaos» and the Sharing of Hostile Political Rumors in Advanced Democracies, Denmark’s Aarhus University and Temple University, août 2018.

(6) Righting a Wrong : Retaliation on a Voodoo Doll Symbolizing an Abusive Supervisor Restores Justice, The Leadership Quarterly, Vol. 29, No 4, août 2018.

(7) Pour voir la vidéo : https://www.youtube.com/watchv=iTACH1eVIaA

(8) Trump Couldn’t Be Prosecuted If He Shot Someone on Fifth Avenue, Lawyer Claim, The Guardian, 23 octobre 2019.

(9) The Moral Decline in the Words We Use, The Atlantic, 24 août 2012.

w(10) The Rage Flu : Why All This Anger Is Contagious and Making us Sick, Time Magazine, 29 juin 2017.

(11) Why Are We Living in an Age of Anger — Is It Because of the 50-Year Rage Cycle? The Guardian, 16 mai 2018.

(12) A Guide to the Financial Crisis — 10 Years Later, The Washington Post, 10 septembre 2018.

(13) How the Elites Lost Their Grip, Time, 2/9 décembre 2019.

(14) Chili: «Pour l’instant, l’état d’urgence est surtout social», Libération, 22 octobre 2019.