Selon l'analyste Mike Vigil, les cartels sont derrière une grande partie des homicides enregistrés dans le pays.

«Le crime organisé transforme le Mexique en cimetière»

MEXICO - L'année 2017, avec 23 101 homicides enregistrés officiellement à fin novembre, aura été la plus violente au Mexique depuis que les statistiques en matière d'homicides ont vu le jour dans ce pays, il y a 20 ans.

Pour Mike Vigil, ancien responsable des opérations internationales au sein de l'agence anti-drogue américaine (DEA), désormais analyste, plusieurs facteurs expliquent cette explosion de violence qui semble ne pas devoir s'arrêter.

La fragmentation des cartels à la suite du lancement de la guerre contre le narcotrafic par le président Felipe Calderon, en 2006, est une des raisons, mais également la corruption de la police.

Selon lui, les cartels sont derrière une grande partie des homicides enregistrés dans le pays. «Le crime organisé transforme le Mexique en cimetière», résume Vigil.

Q Comment s'explique cette explosion de violence?

R Il y a de nombreuses raisons, la première c'est la fragmentation des cartels. Ces groupes ont commencé à se battre pour le contrôle des territoires et des zones de productions des cultures illicites.

Depuis longtemps, la corruption est endémique dans les États et les municipalités. Ni la police fédérale, ni les militaires ne veulent travailler avec les polices des États et les polices municipales.

Il y aussi l'importance des flux d'argent, de la consommation de drogue aux États-Unis, et le fait que des armes entrent au Mexique [en provenance des États-Unis]. Cela a causé également beaucoup de violence.

Q Pourquoi la violence s'étend à des zones jusqu'alors épargnée comme la Basse-Californie (nord-ouest), zone très touristique?

R Par nécessité pour ces groupes fragmentés de contrôler davantage de territoire.

Q Est-ce que cette situation est liée à l'affaiblissement du cartel de Sinaloa?

R Selon moi, le cartel de Sinaloa reste très puissant malgré l'extradition de Joaquin «El Chapo» Guzman. Ismael «Mayo» Zambada [son associé] conserve le contrôle du cartel et a la santé pour le faire.

Q Pourquoi le cartel de Jalisco Nouvelle Génération a-t-il pris tant d'importance?

R Il s'est régulièrement renforcé depuis sa création dans l'État de Jalisco (ouest) pour s'étendre maintenant de la côte Pacifique jusqu'à l'Atlantique, dans le Veracruz (est).

«El Mencho», [le leader du cartel, Nemesio Oseguera] s'est dit : «Maintenant que nous contrôlons les ports stratégiques, nous devons nous déplacer vers le nord, où se trouve le plus grand pays consommateur».

Q Est-ce que la controversée loi de sécurité intérieure qui vient d'être votée par le Parlement mexicain et autorise l'armée à exercer des tâches dévolues normalement à la police, pourra améliorer la situation?

R C'est une arme à double tranchant. Il y a eu de nombreuses dénonciations de violations des droits de l'homme à l'encontre des militaires. Dans le même temps, il faut affronter deux cartels qui sont très puissants [les cartels de Sinaloa et Jalisco Nouvelle Génération], donc il est très difficile pour les autorités de demander à la police de le faire.

Cette loi va par ailleurs permettre aux militaires de mettre à disposition des juges compétents les détenus, et sans cette loi, ils ne peuvent le faire. Ils sont obligés d'appeler la police fédérale, par exemple, pour dire : «nous avons arrêté cet individu et vous allez devoir le mettre à disposition de la justice», mais la police leur rétorque : «nous ne l'avons pas arrêté nous-mêmes, ne veut pas s'en occuper» et très souvent le relâche.

Cependant, les militaires ne sont pas entraînés pour mener des enquêtes; très souvent ils ne sont pas capables de relever des preuves lors de leurs opérations.

Le Mexique doit rénover et réformer les polices d'État et municipales pour qu'à un moment cette responsabilité leur revienne.

Q La campagne pour l'élection présidentielle de 2018 débute et on n'entend pas beaucoup de propositions des candidats dans ce domaine.

R Je pense qu'il faudrait former des groupes collectifs réunissant la police fédérale et les militaires qui travailleront ensemble. Une stratégie est nécessaire pour réformer les polices municipales, et les polices des États, mais aucun candidat ne parle de ça.

Ce qui me dérange le plus c'est qu'Andres Manuel Lopez Obrador [le candidat du parti Morena à l'élection présidentielle, gauche] soit en train de dire qu'il veut proposer une amnistie aux narcotrafiquants qui ont pourtant fait tant de mal au Mexique.