Le président François Mitterand observe la Pyramide du Louvre, projet qu'il a initié et dont il fut un ardent défenseur pendant la polémique qui a fait rage avant son inauguration en 1989.

La Pyramide du Louvre a 30 ans: retour sur un psychodrame national

PARIS - Jusqu'à son inauguration en 1989, la pyramide du Louvre aura donné lieu à un psychodrame et à une bataille acharnée: on hurlera à la profanation culturelle. Mais 30 ans après, l'oeuvre de Ieoh Ming Pei est unanimement célébrée comme une réussite.

La polémique, porté par de grandes plumes, à travers les médias (France soir, Le Figaro, Le Monde, etc.) va faire rage plusieurs années. Éternel conflit des anciens et des modernes à Paris, comme pour les colonnes de Buren, l'Arche de la défense ou le Centre Pompidou...

Elle sera nationale. Jacques Laclotte, directeur hictorique du Louvre de 1987 à 1995, se souvient ainsi auprès de l'AFP de «la gueulante» d'un chauffeur de taxi à Nice qui l'apostrophe: «Mais qu'est-ce qu'on est en train de faire au Louvre!»

ACTE 1
Agrandir le Louvre

Tout aura commencé le 31 juillet 1981, quand Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, écrit au président François Mitterrand: «Il y aurait une idée forte à mettre en chantier : récréer le Grand Louvre en affectant le bâtiment tout entier aux musées».

Une femme court sous l'Arc de Triomphe du Carrousel du Louvre à Paris. Derrière, la Pyramide, dont on célèbre les 30 ans ce mois-ici.

Le ministère des Finances occupe une aile du musée, côté Rivoli. «Bonne idée mais difficile à réaliser comme les bonnes idées», griffonne Mitterrand sur la lettre.

«Cause toujours, ça ne se fera pas. Le puissant ministère ne se laissera pas découronner, pense-t-on alors», commente Jack Lang.

La Pyramide du Louvre le 22 mars dernier.

«La cour Napoléon était un épouvantable parking. Le musée était handicapé par l'absence d'entrée centrale. L'idée initiale était de faire entrer les visiteurs au milieu, et de couvrir cette entrée», explique-t-il dans un entretien avec l'AFP.

«Avec François Mitterrand nous avons l'idée de faire appel à Pei. Le président avait admiré ses oeuvres aux États-Unis.»

ACTE 2
La polémique

Jacques Laclotte «revoit la scène» de la découverte en petit comité du projet de Pei. «Une grande maquette posée sur la table. Dessus on a posé la pyramide, tout le monde était séduit.»

Quand France Soir publie la maquette en 1984, «c'est une explosion de hurlements», raconte Jack Lang. Le plus sévère critique est le journaliste André Fermigier qui, dans Le Monde, parle de «Bouvard et Pécuchet dans le Landerneau parisien», et de «la maison des morts»,

Le chantier de la Pyramide du Louvre le 7 août 1987, alors que la polémique faisait rage autour du projet confié à l'architecte Ieoh Ming Pei.
L'avancement du chantier dans la cour Napoleon du Palais du Louvre le 28 juillet 1988.

L'académicien Jean Dutourd lance «un appel à l'insurrection». «Tonton veut être le premier pharaon de notre histoire», se moque Le Canard Enchaîné. Michel Guy, ancien secrétaire à la Culture prend l'initiative d'une pétition.

Trois historiens, Antoine Schnapper, Sébastien Loste, Bruno Foucart publient un livre-réquisitoire: «Paris mystifié. La grande illusion du Grand Louvre.»

La critique ne porte pas tant sur l'agrandissement que sur l'esthétique d'une architecture contemporaine dans un décor Napoléon III.

L'aile Nord du Palais du Louvre se reflète dans la Pyramide. Une photo prise le 22 mars.

«Une réunion a lieu à l'Élysée en 1984: Mitterrand était très prudent, mais d'accord pour qu'on continue», raconte l'architecte Michel Macary, un des principaux protagonistes du projet.

«Dans mon atelier, en secret, j'ai montré la maquette. Une cinquantaine de personnalités ont défilé dont Catherine Deneuve, Pierre Bergé, Gérard Depardieu, Pierre Soulages, Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau, Serge Gainsbourg, Nathalie Sarraute...»

ACTE 3
Mitterrand s'implique

Au long d'énormes travaux doublés de fouilles architecturales, «Mitterrand s'est vraiment impliqué, est allé plusieurs fois visiter le chantier», rappelle Jack Lang.

Vue du chantier le 7 août August 1987, deux ans avant l'inauguration.

« Chirac dira oui à une condition: que l'on visualise dans l'espace ce que sera la pyramide. On a tendu trois câbles. Les Parisiens, par dizaines de milliers, sont venus» »
Jack Lang, ministre de la Culture

Emile Biasini, président de l'établissement public du Louvre de 1982 à 1988, avait «réuni les conservateurs du Louvre, concluant une sorte de Yalta: on va préserver vos départements mais vous nous soutenez», selon l'ancien ministre socialiste.

Jacques Chirac, maire de Paris, en pleine compétition avec Mitterrand, avait été furieux d'avoir été averti par une fuite dans les médias. Un membre de la commission des monuments historiques aurait transmis une image confidentielle de la maquette.

«Chirac a piqué une colère mais n'a jamais critiqué le projet. Ça ne me choque pas, disait-il. C'est lui-même, plus tard, qui le commentera aux journalistes», selon Michel Macary.

Le président de la République, François Mitterrand, pose devant la pyramide du Louvre le jour de son inauguration le 29 mars 1989 à Paris.

«Chirac dira oui à une condition: que l'on visualise dans l'espace ce que sera la pyramide. On a tendu trois câbles. Les Parisiens, par dizaines de milliers, sont venus» en mai 1985. «Ils s'imaginaient qu'on allait installer la pyramide de Kéops», s'amuse Jack Lang.

Le Figaro-Magazine «n'a baissé la garde qu'à la fin», Robert Hersant demandant de pouvoir fêter l'anniversaire du journal dans la Pyramide. «Mitterrand me dit de dire oui. Ils allaient à Canossa», raconte-t-il.

Le soir, la Pyramide s'illumine dans la Cour Napoléon du Louvre.

Pour son actuel président-directeur Jean-Luc Martinez, «le Louvre est le seul musée au monde dont l'entrée est une oeuvre d'art"», et la pyramide est devenue le symbole d'un musée résolument tourné vers l'avenir. «Demain est un autre Louvre», lit-on sur les affiches dans le métro.

Le Grand Louvre, alliant moderne et ancien, aura contribué «à un mouvement international en faveur des grands projets, et 150 musées ont fait l'objet de rénovations», analyse l'ancien ministre de François Mitterrand.

Des visiteurs observent le coucher de soleil derrière la Pyramide du Louvre à Paris, le 21 mars.