Dans un bureau de vote de Milan, une femme a levé son chandail devant l’ancien premier ministre italien et chef du parti Forza Italia, Silvio Berlusconi pour montrer le message écrit sur sa poitrine : «Berlusconi, ta date d’expiration est passée».

Italie: la droite en tête; la gauche s’écroule

ROME — La coalition de droite et d’extrême droite arrive en tête des législatives dimanche en Italie, mais l’incertitude reste entière sur qui gouvernera la troisième économie de la zone euro, ouvrant ainsi une nouvelle période d’incertitude en Europe.

Les antisystème du Mouvement 5 Étoiles (M5S) confirment de leur côté leur montée en puissance, devenant le premier parti en Italie avec un score compris entre 28 et 32 %, selon les premières estimations données par deux télévisions italiennes.

La coalition de droite et d’extrême droite, théoriquement emmenée par le milliardaire de 81 ans et ancien chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi, obtient entre 30 et 41 % des voix.

«L’Union européenne va passer une mauvaise soirée», a commenté dimanche soir sur Twitter, la présidente du front national français, Marine Le Pen.

De fait, les mouvements populistes, Ligue de Matteo salvini et M5S, ont incontestablement réussi une percée dans ce pays fondateur de l’Union européenne, quelques mois après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et de Donald Trump aux États-Unis.

Ces forces politiques, qui ont surfé sur les craintes liées à l’immigration, dans un pays qui a accueilli 690 000 migrants depuis 2013, seraient théoriquement en mesure d’avoir la majorité au Parlement, bien que leurs dirigeants aient constamment écarté cette hypothèse pendant la campagne.

Le M5S, fondé par le comique Beppe Grillo en 2009, avait déjà créé la surprise en raflant 25 % des voix aux dernières législatives de 2013, et s’assure une position centrale dans le futur parlement si son score est confirmé.

«Il y a un élément certain qui émerge de ces premières données qui arrivent, c’est que le Mouvement 5 Étoiles sera le pilier de la prochaine législature», a ainsi déclaré dimanche soir un de ses dirigeants, Alfonso Bonafede.

Silvio Berlusconi est inéligible à diriger le gouvernement en raison d'une condamnation pour fraude fiscale.

Marge d’erreur de 4% 

Ces chiffres sont toutefois à prendre avec précaution, compte tenu d’une marge d’erreur de quelque 4 %, et de la complexité du mode de scrutin pour l’élection de la Chambre des députés et du Sénat.

La nouvelle loi électorale mélange les systèmes proportionnel et majoritaire, et ces estimations ne permettent donc pas de donner une idée précise de la composition des deux chambres. Selon les experts, le seuil pour obtenir la majorité des sièges est de 40 à 45 %.

Silvio Berlusconi, qui s’était présenté en Europe comme le seul rempart contre les populistes, est en tout cas proche d’avoir perdu son pari.

Son allié d’extrême droite, la Ligue de Matteo Salvini, passée du régionalisme lombard à un souverainisme inspiré du Front national français, fait jeu égal avec son parti Forza Italia, voire le dépasse, selon certaines projections, notamment au sénat.

Montée en puissance 

Le Parti démocrate (PD, centre gauche) de Matteo Renzi a de son côté confirmé dans les urnes le mauvais résultat anticipé par les sondages avec un score compris entre 21 et 23,5 %, très loin des 40 % remportés aux élections européennes de 2014.

L’incertitude entourant ce résultat ouvre la voie à tous les scénarios possibles : majorité de droite, ou grande coalition des modérés de centre gauche et centre droit, bien que celle-ci semble s’éloigner, selon les commentateurs italiens, voire alliance des populistes et antisystème de la Ligue et du M5S.

Il appartiendra au président italien, Sergio Mattarella, de démêler l’écheveau de ces résultats, dans les semaines qui suivent, et de confier un «mandat exploratoire» à celui ou celle qui lui paraîtra en mesure d’obtenir une majorité devant le Parlement.

Nouvelle période d’instabilité

Mais ces consultations politiques ne s’ouvriront pas avant la fin du mois au plus tôt, après l’élection des présidents des deux chambres, ouvrant une nouvelle période d’instabilité en Italie.

Dimanche, la presse italienne semblait déjà résignée à ce qu’aucune majorité claire ne se dessine.

«Le verdict contre l’Italie est toujours le même : le pays vit une instabilité permanente. L’ingouvernabilité est désormais une maladie endémique», se désolait Claudio Tito dans un éditorial dans La Repubblica.

Quelque 46 millions d’Italiens étaient appelés à voter pour élire 630 députés et 315 sénateurs. Les premiers résultats officiels ne sont pas attendus avant tard dans la nuit.

Nombre d’électeurs se sont montrés amers ou désabusés, à la sortie des bureaux de vote, après une campagne aux accents parfois violents, dominée par les questions liées à l’immigration ou l’insécurité, à l’instar de la campagne du Brexit en Grande-Bretagne.

En outre, les mouvements néofascistes ont multiplié les rassemblements publics, ce qui a provoqué des tensions avec les militants d’extrême gauche, en particulier après les coups de feu d’un militant d’extrême droite contre des Africains à Macerata (centre), en représailles à un fait divers sordide attribué à des Nigérians.

5 CHOSES À SAVOIR SUR LE MOUVEMENT 5 ÉTOILES

Quelques grandes villes

Le M5S est à la tête de quelques grandes villes en Italie, la première étant Rome, mais il dirige aussi Turin ou Livourne.

Le mouvement n’a cependant jamais réussi jusqu’à présent à remporter une région ou à dominer le parlement, en dépit des bons résultats obtenus lors des législatives de 2013.

Des élus qui se perdent

Le M5S est entré au Parlement en 2013 avec 109 députés et 54 sénateurs. À la sortie, en 2018, il a 88 députés et 35 sénateurs, les élus manquants ayant quitté le parti par choix ou parce qu’ils ont été expulsés.

Pour les législatives de 2018, une petite dizaine de membres du M5S ont déjà annoncé qu’ils quitteraient le parti à peine leur éventuelle élection annoncée, pour diverses raisons.

Certains ont été découverts falsifiant les remboursements de leur salaire de parlementaire, qu’ils s’étaient engagés de faire en faveur des PME, d’autres ayant oublié de dire qu’ils étaient francs-maçons.

Un programme qui change

Le programme du M5S a évolué au cours de ces derniers mois, au fur et à mesure que les législatives se rapprochaient.

Ainsi, un des points clés du M5S jusqu’à il y a quelques mois était un référendum sur la sortie de la zone euro. Désormais, le responsable pressenti pour le secteur économie assure qu’il n’en est absolument pas question.

De nombreuses attaques contre l’Union européenne ont désormais laissé place au silence, l’Europe n’apparaissant pas dans le programme officiel du M5S pour ces législatives.

Un vote par défaut

On vote le M5S un peu par défaut, reconnaissent certains électeurs et élus de ce parti.

Selon l’expert en sondages, Antonio Noto, les gens votent davantage le M5S «pour donner une claque à leur parti politique de référence» que par conviction.

«Oui, nous avons été un peu élus par défaut et aussi en raison d’une forte abstention parce qu’il y a eu une grande désillusion», a reconnu récemment Michel Barbet, maire de Guidonia, une ville de 90 000 habitants proche de Rome, et membre du M5S.

Des origines «comiques»

Le comédien Beppe Grillo a fondé le M5S en 2009 et grâce à son blogue (le plus lu d’Italie) il a su séduire nombre d’Italiens, notamment chez les jeunes.

Ses excursions hors du monde du spectacle datent de 2007 avec l’organisation de manifestations massives contre la classe politique intitulées «Vaffanculo Day» (Journée du «Va te faire foutre»).

Le mouvement a également affirmé son originalité en prônant une démocratie participative, utilisant par exemple internet pour faire adopter son programme ou choisir ses candidats aux élections.