Le chah d’Iran, Mohammed Reza Pahlavi, et sa femme, Farah Diba, à Marrakech, le 24 janvier 1979, durant leur séjour au Maroc

Il y a 40 ans, le chah fuyait un Iran épris de révolution [PHOTOS]

TÉHÉRAN - Au cours des mois précédant la fuite du dernier chah d’Iran et l’effondrement de 25 siècles de monarchie, le boutiquier Ahmad Cheikh-Mehdi a été le témoin de la ferveur populaire qui entraîna son pays vers la Révolution islamique.

Il y a quarante ans, le 16 janvier 1979, le chah Mohammad Reza Pahlavi, qui s’était autoproclamé «roi des rois», quittait l’Iran après des mois de manifestations contre son régime.

Son départ permit le retour triomphal de France, le 1er février, de l’ayatollah Rouhollah Khomeiny et la victoire de la Révolution islamique.

«Tout le monde a été transformé par la Révolution. Nous ressentions de l’espoir», confie M. Cheikh-Mehdi, qui travaillait à l’époque comme assistant d’un commerçant au Grand bazar de Téhéran.

Le bazar était l’un des foyers de soutien à la révolution, un bastion traditionaliste proche des religieux s’opposant à ce qu’ils décrivaient comme la sécularisation et l’occidentalisation prônées par le chah.

M. Cheikh-Mehdi garde un souvenir très vif de cette époque. Il se rappelle en particulier des chants répétitifs d’un derviche - adepte d’une voie mystique de l’islam - qui arpentait les allées du bazar les mois précédant le départ du chah.

«Rien n’ira bien tant que nous ne serons pas bien. Bientôt, la roue tournera», récite encore aujourd’hui M. Sheikh-Mehdi, 76 ans, pour qui ce chant sonnait comme une prophétie. «Et la roue a tourné», lance-t-il.

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Le chah d’Iran, Mohammed Reza Pahlavi, et sa femme, Farah Diba, lors d’une visite au château de Versailles, à Paris, en juin 1974

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Passionnés

Le chah et sa femme avaient d’abord pris la fuite vers l’Égypte: le début d’une errance de 18 mois qui les mena notamment aux États-Unis et au Mexique, avant un retour au Caire où le chah décéda d’un cancer le 27 juillet 1980, à l’âge de 60 ans.

Sa chute s’amorça un an avant sa fuite, en janvier 1978, avec la publication dans le quotidien Etelat d’un article de commande injurieux pour l’ayatollah Khomeiny.

Des étudiants en théologie descendirent dans les rues pour protester, mais les manifestations furent réprimées dans le sang. Les funérailles des victimes engagèrent un nouveau cycle de manifestations et de répressions.

Les troubles s’accentuèrent au cours de l’année 1978. Le Grand bazar fermait fréquemment en signe de soutien aux manifestants.

«Un jeune homme venait en courant dans le bazar, sifflait et criait: ‘‘Ils sont là!’’. Et nous fermions tous nos boutiques pour rejoindre les manifestations», se souvient Ebrahim Almassi, 77 ans, qui tient toujours un magasin de costumes dans le bazar.

Il a la nostalgie de cet esprit révolutionnaire bouillonnant, inspiré par le charisme de Khomeiny. «Les gens étaient passionnés en ce temps-là!».

M. Cheikh-Mehdi se rappelle, lui, qu’il achetait des oeufs pour les travailleurs en grève, un des exemples de la solidarité qui prévalait alors.

«Les gens venaient et nous demandaient si nous étions à court et ils nous donnaient de l’argent. Nous aidions les gens autant que nous le pouvions», se remémore-t-il.

Racines religieuses

Éduqué en Suisse, Mohammed Reza Pahlavi monta sur le trône le 16 septembre 1941, à seulement 21 ans.

Le jeune roi n’aura de réelle autorité qu’après un coup d’État, orchestré par l’agence de renseignements américaine CIA, qui renversa en 1953 son populaire Premier ministre, Mohamed Mossadegh, alors engagé dans un projet de nationalisation du pétrole iranien.

Dopé par les pétrodollars, l’Iran du chah devint l’un des clients les plus importants de l’industrie de défense américaine et un rempart contre l’influence soviétique.

Mais ses réformes sociétales inspirées par l’Occident suscitèrent la colère du clergé, tandis que ses efforts pour consolider son pouvoir et sa brutale police secrète lui valurent la réputation de tyran.

L’opposition au chah et à la corruption d’une partie de l’élite de Téhéran entraînèrent la création d’une coalition improbable, mais puissante rassemblant à la fois des islamistes radicaux opposés au quiétisme du clergé traditionnel, des étudiants de gauche inspirés par les mouvements anticolonialistes à travers le monde, ainsi que des républicains, libéraux et laïcs, héritiers politiques de Mossadegh.

Le quarantième anniversaire de la chute du chah intervient dans un contexte difficile pour l’Iran.

Le pays est en proie à une récession économique aggravée par le rétablissement des sanctions américaines et une mauvaise gestion.

Pour M. Cheikh-Mehdi, il est temps de revenir aux racines religieuses de la Révolution.

Il se dit inspiré par l’imam Ali, gendre du prophète Mahomet et symbole de justice pour les musulmans chiites majoritaires en Iran: «Nous avons tous besoin de nous rappeler que la vie est courte et que nous serons tous jugés».

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Une chambre du Palais vert, à Téhéran, une résidence que le chah d’Iran utilisait pour des réceptions privées. L’endroit fait maintenant partie d’un complexe muséal.
L'extérieur du Palais vert, dans le nord de Téhéran

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LE DÉPART DU CHAH D’IRAN, VU PAR L’AFP EN 1979

Il y a quarante ans, le 16 janvier 1979, sous la pression de la rue, le chah quittait l’Iran les larmes aux yeux, emportant avec lui 2.500 ans de monarchie.

Son départ en exil a marqué la fin de la dynastie des Pahlavi qui aura duré 53 ans et ouvert la voie au retour de l’ayatollah Khomeiny et à l’avènement d’une République islamique.

Pour le souverain déchu, c’est le début d’une longue errance qui s’achèvera au Caire, où il meurt le 27 juillet 1980.

Voici le récit de cette journée de janvier 1979 par l’AFP:

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Des protestataires brandissent une photo de l’Ayatollah Rouhollah Khomeini lors d’une manifestation à Téhéran, le 16 janvier 1979.

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Le chah quitte l’Iran

16 janvier 1979 (AFP) - L’Iran est maintenant face à son avenir. Les larmes aux yeux, le chah et la chahbanou ont quitté Téhéran mardi à 09H45 GMT pour un voyage qui, de l’avis des observateurs, pourrait être sans retour.

Quelques heures plus tôt, l’Assemblée nationale avait accordé sa confiance au gouvernement du premier ministre Chapour Bakhtiar qui a désormais en mains - mais pour combien de temps? - la destinée du pays.

«Je suis très fatigué», a déclaré le souverain avant de monter dans le «Chahin», le Boeing 707 bleu ciel et blanc qu’il pilote lui-même et qui devait le déposer à 13H30 GMT à Assouan, en Haute-Egypte, où le couple impérial est l’hôte du président Anouar al-Sadate, avant de se rendre aux États-Unis, après une brève escale dans un pays européen.

C’est dans la discrétion que le chah d’Iran a, pour la seconde fois depuis son accession au trône, en 1941, pris le chemin de l’exil. Il avait connu un premier exil en 1953, à l’époque du (premier ministre nationaliste Mohammad) Mossadegh.

Seuls l’avaient accompagné à l’aéroport de Téhéran, gardé par d’impressionnants contingents de soldats, des personnalités proches de la cour, quelques militaires, le premier ministre entouré des présidents des deux chambres.

La conférence de presse que le roi (...) devait tenir avant son départ avait été annulée en dernière minute, et les journalistes reconduits en car à Téhéran, à l’exception de deux de leurs confrères iraniens et de deux photographes officiels restés sur place.

Avant de gravir la passerelle, le chah, en costume bleu, leur a confié: «Ce dont le pays a maintenant besoin c’est d’une coopération entre tous ses habitants pour remettre l’économie en marche».

L’impératrice Farah Diba a ajouté d’une voix tremblante qu’elle avait foi en son pays. Puis, tandis que l’avion disparaissait dans le ciel gris, un aide de camp déclarait: «Une bataille de perdue, mais la guerre n’est pas terminée».

À Téhéran comme dans le reste du pays, le départ du chah, annoncé par la radio, signifie bien pourtant une défaite définitive. «Chah raft (le chah est parti), vive Khomeiny», ont scandé les manifestants qui ont aussitôt envahi les rues de la capitale, dans le vacarme des klaxons actionnés, en signe d’allégresse, par les automobilistes.

Les soldats postés devant les bâtiments officiels et aux carrefours stratégiques, un oeillet rouge parfois au fusil, ont assisté imperturbables à l’explosion de joie populaire.

Pendant ce temps, depuis sa résidence de Neauphle-le-Château, proche de Paris, l’adversaire le plus acharné de la dynastie des Pahlavi, l’ayatollah Khomeiny, a félicité le peuple iranien pour «cette première étape» vers la «victoire».

Cette victoire, a ajouté toutefois le leader chiite, ne résidera pas dans l’abdication du chah, mais dans la fin de la domination étrangère sur l’Iran. Et il a appelé «en ce moment historique» le peuple et l’armée iranienne à faire échec à toute tentative de désorganisation de l’économie du pays.

Enfin, l’ayatollah s’est borné à dire qu’il regagnerait son pays - dont il est exilé depuis 15 ans - «en temps opportun».

(...) À Assouan, les souverains iraniens résident à l’hôtel Oberoi, lieu qui doit faciliter les importantes mesures de sécurité qui ont été prises. Le reste de la famille royale se trouve déjà aux États-Unis.

Le chah d’Iran et sa femme, à Marrakech, au Maroc, le 24 janvier 1979, durant leur séjour au Maroc