Alexander Nix est suspendu avec «effet immédiat dans l'attente d'une enquête complète et indépendante», écrit dans un communiqué Cambridge Analytica, entreprise spécialisée en communication stratégique et analyse de données à grande échelle.

Fuites de renseignements personnels: Ottawa se tourne vers ses espions

OTTAWA — Le gouvernement canadien se tourne vers les experts des services secrets pour s'assurer que la vie privée des Canadiens est protégée contre tout détournement de renseignements personnels à partir des médias sociaux.

Et le président du Conseil du Trésor, Scott Brison, se dit ouvert à resserrer les lois fédérales sur la protection des renseignements personnels, afin de protéger davantage encore les utilisateurs de médias sociaux. M. Brison, qui est aussi actuellement ministre par intérim des Institutions démocratiques, a indiqué mardi à Ottawa qu'il avait demandé l'expertise des services secrets et du Centre de la sécurité des télécommunications — le service d'espionnage électronique du gouvernement canadien.

Pendant ce temps, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a annoncé qu'il ouvrait formellement une enquête afin de déterminer si les informations personnelles de certains Canadiens pourraient avoir été compromises. Il vérifiera aussi si Facebook a enfreint la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques.

«Les allégations mentionnées dans les reportages des médias soulèvent des questions très graves du point de vue de la protection de la vie privée. Le monde numérique et les médias sociaux en particulier font partie intégrante de nos vies au quotidien et les citoyens veulent que leurs droits soient respectés», a indiqué le commissaire Daniel Therrien dans un communiqué.

L'analyste canadien Christopher Wylie soutient depuis quelques jours que la firme britannique Cambridge Analytica a obtenu de façon inappropriée les données privées d'utilisateurs de Facebook afin de les utiliser notamment pour soutenir la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016.

Le New York Times et The Observer à Londres soutiennent que l'équipe Trump avait demandé à Cambridge Analytica de récolter des renseignements personnels de profils Facebook de plus de 50 millions d'utilisateurs. L'équipe Trump a nié samedi avoir utilisé ces données, affirmant qu'elle s'était plutôt servie des informations recueillies par le Comité national républicain.

M. Wylie a soutenu dans des entrevues que Cambridge Analytica avait utilisé des renseignements personnels de Facebook pour dresser des «portraits d'électeurs», faisant passer selon lui à un niveau supérieur la diffusion de fausses informations — les fake news. Cambridge Analytica a «nié catégoriquement» les allégations selon lesquelles elle aurait obtenu ces données de façon inappropriée. Son conseil d'administration a toutefois suspendu mardi le directeur général, Alexander Nix, pendant l'enquête en cours.

De nombreux élus dans le monde s'indignent que des données colligées par Facebook et d'autres médias sociaux puissent tomber ainsi entre les mains de tiers et altérer le résultat d'élections. Ces informations soulèvent aussi des craintes au Canada, où des élections générales sont prévues dans les deux plus importantes provinces cette année — en Ontario en juin et au Québec en octobre; des élections fédérales sont aussi prévues pour octobre 2019.

Facebook menace de poursuites

Chez Facebook, le directeur juridique adjoint, Paul Grewal, admet que «si les informations rapportées sont vraies, il s'agit d'une violation majeure» des règlements de l'entreprise. «Toutes les parties impliquées [...] nous ont certifié avoir détruit les données en question. Or, à la lumière de nouvelles informations laissant entendre que les données n'ont pas été détruites, nous avons pris la décision de suspendre ces trois parties de Facebook, dans l'attente de détails supplémentaires.»

M. Grewal promet que Facebook «entreprendra des actions à l'encontre de toutes les parties fautives» — SCL Group/Cambridge Analytica, Christopher Wylie et le psychologue Aleksandr Kogan.

Au cabinet du ministre Brison, on soutient que le gouvernement a communiqué avec Facebook pour que la compagnie détermine si des Canadiens ont été touchés par le détournement de renseignements, et pour savoir ce qu'elle entend faire afin qu'une telle chose ne se reproduise jamais plus.

Un cadre international?

De son côté, le Nouveau Parti démocratique demande au gouvernement Trudeau de militer, au prochain sommet du G7, pour l'élaboration d'un cadre international afin de contrôler davantage les activités de médias sociaux comme Facebook. Le député Charlie Angus croit que si des géants comme Facebook peuvent altérer des résultats électoraux, ils doivent rendre des comptes sur leurs activités.

M. Angus estime que Facebook a la responsabilité juridique internationale de protéger les renseignements personnels de ses abonnés contre toute utilisation malfaisante. Et il soutient que Facebook se comporte de façon cavalière à ce chapitre. «Si l'on en croit les allégations, Cambridge Analytica a pu contourner Facebook afin d'utiliser les renseignements personnels des utilisateurs et créer la machine de propagande idéale.»

À la période de questions en Chambre, mardi, Justin Trudeau a indiqué qu'il avait souvent discuté avec ses homologues du G7 de ces questions de protection de la vie privée et du processus démocratique.

Le commissaire à la vie privée, Daniel Therrien a déclaré qu'il était en contact avec les autorités du Royaume-Uni, qui enquête sur le sujet. Les députés britanniques ont déjà convoqué en comité parlementaire le pdg de Facebook, Mark Zuckerberg. Le Parlement européen a aussi annoncé lundi qu'il mènera une enquête.

L'action de Facebook a plongé de 6,77 %, lundi, à la Bourse de New York.

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LA SOCIÉTÉ VISÉE SUSPEND SON PATRON

LONDRES — Dans le viseur des autorités britanniques de protection des données, la société Cambridge Analytica, accusée d'avoir illégalement acquis des données d'utilisateurs de Facebook, a annoncé mardi la suspension de son patron.

Alexander Nix est suspendu avec «effet immédiat dans l'attente d'une enquête complète et indépendante», écrit dans un communiqué l'entreprise spécialisée en communication stratégique et analyse de données à grande échelle.

Dans un communiqué, Facebook s'est affirmé «scandalisé d'avoir été trompé» par l'utilisation des données de ses utilisateurs par Cambridge Analytica et a dit «comprendre la gravité du problème».

Le réseau social a fait part de sa détermination «à appliquer vigoureusement nos politiques pour protéger les informations privées» et «à prendre toutes les mesures possibles pour que cela soit suivi d'effet».

La suspension d'Alexander Nix, poursuit Cambridge Analytica, a été décidée à la suite de la publication de «commentaires» de M. Nix enregistrés par la chaîne Channel 4 News, ainsi que d'autres «allégations» formulées à son encontre, qui «ne représentent pas les valeurs» de la société.

Les commentaires en question sont issus d'une enquête diffusée lundi par la chaîne britannique, où Alexander Nix apparaît en caméra cachée. Interrogé par un reporter qui se fait passer pour l'intermédiaire d'un riche Sri Lankais qui souhaite voir des candidats élus, il suggère des techniques pour mettre en difficulté un rival politique.

Ainsi, offrir «une grosse somme d'argent au candidat pour financer sa campagne en échange de terrains par exemple, nous aurons tout enregistré et nous effacerons le visage de notre type et posterons la vidéo sur Internet», ou encore «envoyer des filles autour de la maison du candidat».

Interrogé dans le quotidien The Times, Alexander Nix a démenti avoir tenté de piéger des hommes politiques.

Cambridge Analytica, qui dispose de bureaux au Royaume-Uni et aux États-Unis, est accusé d'avoir récupéré sans leur consentement les données de 50 millions d'utilisateurs de Facebook pour élaborer un logiciel permettant de prédire et d'influencer le vote des électeurs, afin de peser dans la campagne présidentielle du milliardaire américain Donald Trump, élu en 2016.

Cambridge Analytica a de son côté «nié fermement» ces accusations.

Devant l'ampleur du scandale, une commission parlementaire britannique a demandé mardi au patron de Facebook, Mark Zuckerberg, de venir s'expliquer devant elle. Et lui a donné jusqu'à lundi pour répondre.

Le jeune milliardaire a également été invité à s'exprimer devant le Parlement européen, dont le président Antonio Tajani a annoncé lundi que les eurodéputés allaient «enquêter pleinement» sur cette «violation inacceptable des droits à la confidentialité des données», révélée par le New York Times et The Observer, l'édition dominicale du quotidien britannique The Guardian.

Facebook, comme Twitter ou Google, est accusé depuis des mois d'avoir servi à des entités liées à la Russie pour manipuler l'opinion publique, en particulier lors de la campagne présidentielle américaine ou celle du référendum sur le Brexit en 2016.

Ils sont aussi régulièrement accusés de ne pas assez protéger les données personnelles de leurs utilisateurs, qui sont la base de leur modèle économique.  AFP