Brexit: le «Waterloo» de la classe politique britannique

L’histoire du Brexit, c’est d’abord une suite ininterrompue de mauvais calculs et de manœuvres désastreuses. Le «Waterloo» de la classe politique britannique, se moque l’hebdomadaire The Economist. Un résumé de l’impasse en six dates.

Janvier 2013 : Le calcul foireux du premier ministre

Tout commence par un calcul politique à la noix.

Depuis des années, le premier ministre David Cameron, alias «Dave l’arnaqueur», en a ras-le-bol. Il se plaint d’être «prisonnier» de l’aile droite de son Parti conservateur. 1 Elle l’accuse d’être trop mou en matière d’immigration. Elle lui reproche de se montrer trop conciliant par rapport à l’Union européenne, son punching-bag préféré...

Le 23 janvier 2013, David Cameron contre-attaque. Il annonce que si son gouvernement est réélu, il tiendra un référendum sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne (Brexit). À court terme, il parie que l’annonce va calmer l’aile droite de son Parti. En plus, elle freinera la montée du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), qui menace les conservateurs.

Comprenne qui pourra. D’un côté, le premier ministre Cameron se dit opposé au Brexit, pour des questions de principes. De l’autre, il s’engage à tenir un référendum sur le sujet, par pur calcul politique. Mais ça ne fait rien. Le premier ministre a encore du temps devant lui. D’ici là, il ne doute pas que ses talents de négociateur permettront d’arracher des concessions aux méchants «eurocrates» de Bruxelles.

Au début, le calcul semble payant. En mai 2015, le Parti conservateur est réélu. L’opposition travailliste est mise en déroute. Et si l’UKIP obtient 12,6 % des suffrages, elle ne fait élire qu’un seul député, sur un total de 650.

Un brin arrogant, David Cameron triomphe. Il croit tirer les ficelles. Mais bientôt, c’est lui qui va se retrouver ficelé. 

Juin 2016 : La campagne référendaire de la honte

Tel un ballon lancé vers le ciel, David Cameron parvient au bout de son élan. Plus dure sera la chute. Dès l’été 2015, le premier ministre est éclaboussé par des révélations sur ses beuveries d’étudiant riche. Puis, le scandale des Panama Papers suggère qu’il a profité de placements familiaux dans des paradis fiscaux.

Les Conservateurs se déchirent sur le Brexit. L’aile droite complote ouvertement contre le premier ministre. On le compare désormais à Igglepiggle, un personnage de peluche bleu pâle d’une émission de télé pour enfants. Un caricature le montre en soldat, cerné par ses ennemis : «Je ne suis pas brave, leur explique-t-il. J’ai juste trop peur pour m’enfuir...»

À l’approche du référendum, qui se tient en juin 2016, la lutte s’annonce plus serrée que prévu. Pris de panique, David Cameron et les partisans de l’Europe misent sur la Peur avec un grand «P». Le numéro deux du gouvernement, le chancelier George Osborne, joue le Bonhomme Sept Heures. Il affirme que le Brexit plongera le pays dans la récession. Il prédit 500 000 pertes d’emplois. Selon lui, le départ de l’Union coutera 8000 $ à chaque famille… 2

En matière d’exagération, les partisans du Brexit ne sont pas en reste. Leur porte-parole officiel, Boris Johnson, prétend que la Grande Bretagne verse 600 millions $CAD par semaine à l’Union européenne. Il promet que ces sommes iront au système de santé. Monsieur prédit aussi qu’au lendemain du vote, «les politiciens de l’Union européenne feront la file pour supplier la Grande Bretagne de conclure un accord commercial».

La campagne atteint des sommets de férocité. Une semaine avant le vote, une députée est assassinée par un détraqué raciste. Et le 23 juin, contre toute attente, l’option du Brexit l’emporte avec 51,9 % des suffrages. Un choc. Même pour les chefs de file du Brexit, qui ont l’air stupéfaits. 

Le lendemain, la Grande-Bretagne se réveille avec un mal de bloc de catégorie mondiale. La campagne a réveillé toutes les fractures de la société. Les villes contre les campagnes. Les jeunes contre les vieux. L’Écosse contre l’Angleterre. Les Blancs contre les «autres». La grande région de Londres contre le reste du pays.

De part et d’autre, on a oublié les bonnes manières à l’anglaise, telles que définies par l’humoriste William Donaldson : «Ne crachez jamais au visage d’un quelqu’un, sauf si sa moustache est en feu.»

Juin 2017 : Le coup de dé catastrophique de Theresa May

Amer, humilié, brisé, le premier ministre David Cameron démissionne. «Toutes les vies politiques se terminent par un échec,» constate-t-il. Sa remplaçante, Theresa May, était opposée au Brexit. Durant la campagne, on l’avait surnommé Submarine May [May le sous-marin], pour sa quasi invisibilité.

Peu importe. La nouvelle venue s’engage à respecter la décision de électeurs. «Nous visons le Brexit et rien d’autre,» déclare-t-elle en octobre 2016. Ça veut dire que la Grande Bretagne s’en ira, même si elle ne réussit à négocier un accord avec l’Union européenne avant la date butoir du 29 mars 2019. «Mieux vaut pas d’accord qu’un mauvais accord», s’exclame-t-elle 

Le temps passe. Assez pour constater que les prédictions des experts étaient totalement erronées. Le vote du Brexit ne plonge pas l’économie britannique dans une récession. Ni dans le chaos. Par ailleurs, l’Union européenne ne se précipite pas à la table des négociations. Elle exige même que la Grande Bretagne paye toutes ses factures avant d’amorcer les discussions.

La petite politique reprend ses droits. Au printemps 2017, Theresa May atteint des sommets de popularité. Son Parti détient une avance de 20 % dans les sondages. Madame décide de déclencher des élections anticipées. Un triomphe électoral consoliderait son pouvoir face au Parlement. Il enverrait aussi un message fort à l’Union européenne.

Encore une fois, les électeurs vont déjouer les prédictions. Durant la campagne électorale, la première ministre multiplie les maladresses, notamment en refusant de participer aux débats télévisés. Le 7 mai 2017, à la surprise générale, le gouvernement conservateur est réélu, mais de façon minoritaire. Sa survie dépend désormais des 10 députés d’un parti ultra-nationaliste d’Irlande du Nord.

Theresa May est livide. Les humoristes s’en donnent à cœur joie. À Londres, quand le musée de cire de Madame Tussauds dévoile la statue de Theresa May, les mauvaises langues affirment que c’est la première fois que la réplique a l’air plus vivante que la vraie.

Septembre 2018 : Un mal foudroyant, la fatigue du Brexit

Les négociations se révèlent d’une complexité inouïe. Loin des fanfaronnades d’un Lima Fox, le secrétaire d’état au commerce international, qui prédisait «l’accord le plus facile à négocier de l’histoire».

Chaque jour, on semble découvrir un nouveau détail. Plus ou moins futile. D’abord, les approvisionnements en médicaments et en produits frais. Sans oublier le sacro-saint bacon. Mais que dire des importations de sperme et de caviar? Sans oublier… les fleurs de la fête des mères Made in Holland et la propriété intellectuelle sur les avis sur les paquets de cigarette. 3

À lui seul, le jargon du Brexit résume la cacophonie ambiante. Chers électeurs britanniques, répondez franchement. Êtes-vous plutôt de tendance Hard-Brexit, Clean-Brexit ou Soft-Brexit? À moins que vous ne craquiez pour le Brexit des travailleurs? Et pour accommoder votre Irlande du Nord, préférez-vous le Backstop ou le Max-Fac?

Sur un ton plus personnel, faut-il vous classer parmi les Breversals ou Brextremists? Au final, seriez-vous prêt à opter pour le modèle suisse ou l’option norvégienne? À ne pas confondre avec le très énigmatique accord Canada plus plus plus, aussi surnommé l’entente Canada Dry.

Vous apprécierez sans doute qu’on ne vous demande pas des nouvelles de l’EFTA et de l’EEA. Mais allons droit au but. Redoutez-vous davantage le vote du «Jugement dernier», le Blind-Brexit ou le BRINO? Et si jamais les choses tournent mal, auriez-vous objection à recourir à l’arme ultime : la solution kamikaze? 

Trêve de plaisanteries. Bientôt, un nouveau phénomème se répand. Beaucoup de Britanniques ne peuvent plus entendre le mot «Brexit» sans éprouver un sentiment de nausée. En septembre 2018, on demande aux électeurs s’ils sont d’accord avec l’affirmation suivante : «Je ne m’intéresse pas aux détails des négociations sur le Brexit. Je veux seulement que les responsables en finissent.» 4

Pas moins de 52 % sont d’accord.

Plus le débat s’enlise, plus on cite une phrase attribuée à Winston Churchill : «Gentlemen, nous sommes à court d’argent. Nous allons devoir commencer à réfléchir.» 5

Avril 2018 : Oups, ils avaient oublié l’Irlande du Nord!

Au début, afin d’établir un rapport de force, le gouvernement britannique joue les durs. Il brandit la menace d’un Brexit sans accord [Hard Brexit]. Pour parer à toute éventualité, plus de 10 milliards $CAD sont consacrés à préparer une sortie de l’Union européenne sans accord sur le commerce ou la circulation des personnes. 

L’une des clés de la stratégie consiste à désengorger le port de Douvres, où passe le tiers du commerce britannique. On estime qu’un délai de deux minutes pour les formalités administratives provoquerait une file de camions de 30 kilomètres. Pour éviter les pénuries, le gouvernement réserve des navires qui pourront décharger des marchandises ailleurs.

Mais l’affaire tourne au ridicule. Un contrat a été accordé à une compagnie qui ne possède pas de... navires. «Une entreprise qui n’a pas d’argent, pas de bateau, pas d’historique, pas d’employé, pas de port, pas de site internet et pas d’horaires de traversées», s’indigne l’opposition. 6

Les Britanniques pensent qu’ils vont diviser les Européens. Ils laissent trainer les négociations. Sans dévoiler toutes leurs cartes. Le négociateur en chef de l’Europe, Michel Barnier, s’en étonne. «Pour négocier effectivement, vous devez savoir ce que veut votre vis-à-vis. 7

Les négociateurs de l’Union ont fait du statut de l’Irlande du Nord une aspect central des négociations. Ils affirment que le rétablissement d’une véritable frontière avec la République d’Irlande menacerait les accords de paix de 1998 entre Catholiques et Protestants. 

La stratégie était prévisible. Mais curieusement, les négociateurs britanniques semblent surpris. Comme s’ils avaient trop écouté Boris Johnson, le nouveau champion de l’aile droite du Parti conservateur. Depuis des années, M. Johnson répétait que la question était une farce. Un pétard mouillé. L’équivalent du «bogue de l’an 2000».

Il est vrai que M. Johnson ne souffre pas d’un excès de subtilité. «S’il était cuisinier. Il aurait été capable de faire brûler de l’eau», disent ses adversaires. 

Janvier 2019 : Le Brexit est-il mort? Non, il bouge encore…

À l’automne 2018, lorsque le gouvernement May et l’Union européenne parviennent à un accord, le Brexit tourne à la tragicomédie. La première ministre n’ose même pas soumettre le projet aux députés. À peine annoncé, le projet essuie des tirs plus nourris qu’un canard portant un dossard orange, le jour de l’ouverture de la chasse aux oiseaux migrateurs.

À la fin, la Grande-Bretagne a dû accepter une union douanière avec l’Union européenne, le temps de trouver une solution pour la frontière en Irlande. En gros, cela signifie que le pays devra continuer à observer de nombreux règlements européens, notamment en matière d’environnement.

Pour beaucoup, il s’agit «du pire des deux mondes». «Avant, quand la Grande-Bretagne était membre de l’Union européenne, on disait qu’elle avait “un pied dedans et un pied dehors”, disent les farceurs. Aujourd’hui, grâce au Brexit de Theresa May, ça serait différent. Elle aurait ”un pied dehors et un pied dedans”.» 8

Le 15 janvier, lorsque le projet d’accord est soumis au Parlement, il est battu à plate couture. 432 contre. 202 pour. Plus d’une centaine de députés conservateurs ont voté contre leur gouvernement. Dix-sept mois de négos pour en arriver là? Désormais, la seule proposition qui pourrait rallier une majorité est celle qui prolongerait la période de négociations avec l’Europe. Et encore...

Le gouvernement May vient de survivre de justesse à une motion de censure. Quelles sont les options? Une sortie de l’Union sans accord, le 29 mars? Un autre référendum? Des élections? Pour l’instant, l’opposition travailliste s’accroche à l’idée que si elle prenait le pouvoir, elle négocierait un meilleur Brexit. Une farce.

Comment expliquer l’impasse? «La Grande-Bretagne est gouvernée par une clique égocentrique, accuse l’hebdomadaire The Economist. Elle fait passer l’appartenance au groupe bien avant la compétence. Elle valorise bien davantage la confiance en soi plutôt que l’expertise. [Avec le Brexit], cette «chumocratie» a finalement rencontré son Waterloo. 9

Le mot de la fin appartient à l’humour britannique, qui nous ramène au point de départ. «Le Brexit a été lancé par l’ancien premier ministre David Cameron, qui a déclenché un référendum sur la sortie de l’Union européenne, dans l’espoir de subir une défaite décisive.

À sa grande surprise, il a “gagné“». 10

Notes :

  • (1) A Prisoner to His Party, David Cameron and his Battle with the Tory Right, The Guardian, 17 février 2016.
  • (2) Why Where the Experts So Wrong? The Mail on Sunday, 8 janvier 2017.
  • (3) The Short, Sharp Shock of No-deal Brexit, AFP English, 7 janvier 0219.
  • (4) Brexit Survey, ORB International, 21 au 23 septembre 2018. (11) Brexit : tout ce qu’il faut savoir sur l’accord de divorce, Libération, 27 novembre 2018.
  • (5) Comment le Brexit aura raison du Royaume-Uni, Mediapart, 10 décembre 2018.
  • (6) Brexit : l’amateurisme criant des préparatifs du «no deal», Le Monde, 14 janvier 2019.
  • (7) Isle of Madness: A Series of Miscalculations Has Brought Britain to the Brink, Der Spiegel, 28 novembre 2018.
  • (8) idem
  • (9) Bagehot : The Elite that Failed, The Economist, 22 décembre 2018.
  • (10) The Brexit Farce Just Got Turned up to 11, The Globe and Mail, 15 janvier 2019.

+

PETIT LEXIQUE DU BREXIT 

  • Hard Brexit : La Grande Bretagne quitte l’Union européenne sans un accord sur un marché commun ou une union douanière.
  • Soft Brexit : La Grande Bretagne quitte l’Union européenne après avoir signé un accord prévoyant le maintien d’un marché commun avec l’Europe et (selon les versions) une union douanière.
  • BRINO : [Brexit in name only] Un Brexit si édulcoré qu’il n’aurait plus de Brexit que le nom. C’est ce que redoutent les plus les fervents «brexiters».
  • Canada Plus : La Grande Bretagne et l’Union européenne (UE) sont liés par des termes semblables à ceux du traité de l’Accord économique et commercial global, signé en 2016 entre l’UE et le Canada. Ajoutez-y le secteur des services, et vous obtenez le Canada plus plus plus ou Canada Dry.
  • Option norvégienne : La Grande Bretagne obtient un accord semblable à celui qui lie l’Union européenne et la Norvège. Ce dernier prévoit pour la Norvège un accès quasi total au marché européen. La Norvège contribue aussi au budget de l’Union et elle accepte une partie de sa réglementation.
  • Backstop : Disposition pour s’assurer que des frontières «dures» ne sont pas rétablies entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Selon les interprétations, l’Irlande du Nord ou même toute la Grande Bretagne font encore partie du marché commun. Jean-Simon Gagné

+

LE BREXIT EN QUELQUES CHIFFRES 

Le pourcentage : 51,9 %

Proportion des électeurs britanniques qui ont voté en faveur du Brexit, le 23 juin 2016.

Le chiffre : 13

Nombre de ministres du gouvernement britannique qui ont démissionné, en lien avec le Brexit, depuis l’été 2016.

La comparaison :

90 % : Proportion des électeurs qui prétendent avoir entendu parler du Hard Brexit.

30 % : Proportion qui sont certains de comprendre ce que cela veut dire. 

Les sondages

41 % : Pourcentage des électeurs qui voudraient rester dans l’Union européenne.

30 % : Pourcentage qui favorisent un Brexit sans accord avec l’UE [Hard Brexit].

21 % : Pourcentage qui favorisent l’accord conclu entre le gouvernement britannique et l’UE (rejeté par le Parlement le 15 janvier).

Le pourcentage : 45 %

Proportion de électeurs qui voudraient un second référendum sur le Brexit.

La comparaison 

68 % : Proportion des électeurs qui ont voté en faveur du Brexit, chez les 65 ans et plus.

38 % : Proportion des électeurs qui ont voté en faveur du Brexit, chez les 18 à 25 ans.

Sources : Yougov, ORB International