Des policiers montent la garde près d'un banc recouvert d'une tente où l'ex-espion Sergueï Skripal et sa fille Youlia ont été trouvés empoisonnés dimanche à Salisbury, dans le sud de l'Angleterre.

Attaque au gaz: la police élargit ses recherches avec des militaires

LONDRES — La police britannique, aidée de militaires, a élargi ses recherches vendredi pour déterminer qui a empoisonné l'ex-agent double Sergueï Skripal, tandis que les spéculations allaient bon train sur la riposte de Londres s'il s'avère que Moscou est responsable.

Scotland Yard a annoncé le renfort de militaires, près de 200 selon la presse, pour déplacer «un certain nombre de véhicules et d'objets» à Salisbury dans le sud de l'Angleterre, là où ont été retrouvés inconscients Sergueï Skripal et sa fille Youlia dimanche.

«Le public ne doit pas s'inquiéter et les conseils de santé publique restent les mêmes», a souligné la police, alors que le nom de l'agent innervant employé contre l'ex-agent double, la façon dont il a été administré et le lieu, restent flous.

«Nous avons les bonnes personnes avec les bonnes compétences pour aider dans cette enquête cruciale», a assuré le ministre de la Défense Gavin Williamson.

Le fait qu'un policier britannique a également été victime du poison rajoute de la pression sur la première ministre Theresa May pour trouver les responsables.

«Un espion russe, passe encore, cela rappelle la Guerre froide, mais un citoyen britannique, policier de surcroît, il y a une implication nécessairement immédiate et forte des autorités britanniques», a déclaré à l'AFP Mathieu Boulègue, chercheur au cercle de réflexion londonien Chatham House.

L'ex-agent double de 66 ans et sa fille de 33 ans sont toujours hospitalisés dans un «état très grave» après cette attaque «scandaleuse», a déclaré la ministre de l'Intérieur Amber Rudd, qui s'est rendue sur place vendredi.

Le policier touché est dans un état «grave mais stable», bien qu'il soit conscient et puisse s'exprimer, selon le chef de la police de Wiltshire, Kier Pritchard.

L'ancien chef de Scotland Yard Ian Blair a laissé entendre que le policier aurait pu être contaminé en se rendant au domicile de M. Skripal.

«Il y a manifestement des indications selon lesquelles l'officier de police [...] est allé dans la maison [de Skripal], tandis qu'un médecin qui s'est occupé des patients à l'air libre n'a pas été touché du tout», a-t-il déclaré sur BBC Radio 4. «Il peut donc y avoir des indices qui traînent.»

Les cordons policiers ont été étendus autour de la maison de l'ex-espion, ainsi qu'autour de la tombe de son épouse Liudmila, décédée en 2012 d'un cancer, et de la pierre commémorative de son fils, Alexander, mort l'an dernier d'une maladie du foie.

«Pure propagande»

Pointée du doigt, la Russie nie farouchement toute implication.

Les accusations sont «de la pure propagande et cela vise à faire monter la tension», a balayé vendredi le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Mme May a promis qu'elle ferait «ce qui est approprié, ce qui est juste, s'il est prouvé» qu'un État est impliqué.

Selon le tabloïd The Sun, elle a demandé à ses ministres de préparer une «réponse puissante sur les plans diplomatique, économique et militaire».

«L'Angleterre dispose d'un certain nombres d'armes diplomatiques pour punir la Russie», note Mathieu Boulègue : «compliquer l'accès aux visas pour les ressortissants russes proches du pouvoir, évacuer un certain nombre de personnels diplomatiques anglais en Russie [...] ou à l'inverse pousser un certain nombre de diplomates et officiels russes hors du territoire britannique».

Le Royaume-Uni peut aussi décider de geler des avoirs d'oligarques proches du pouvoir, renforcer sa présence militaire en Europe de l'Est ou encore boycotter la Coupe du monde de football.

«Mais les relations bilatérales sont déjà tellement mauvaises que ce serait une goutte d'eau de plus dans un vase déjà extrêmement plein», ajoute Mathieu Boulègue.

En Russie, le présentateur d'un programme d'actualités, Kirill Kleimyonov, a qualifié M. Skripal de «traître à la patrie» et mis en garde «ceux qui rêvent d'une telle carrière», citant comme fins possibles «les attaques cardiaques, les accidents de voiture et finalement les suicides».

«Ne choisissez pas l'Angleterre comme futur pays de résidence», a-t-il aussi prévenu : «Ces dernières années il y a eu trop d'incidents étranges avec de graves résultats — des gens pendus, empoisonnés, morts dans des accidents d'hélicoptères ou défenestrés».

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DES RELATIONS DIPLOMATIQUES AU PLUS BAS

L'empoisonnement en Angleterre d'un ex-agent russe est le dernier épisode en date à mettre à mal une relation déjà dégradée entre Londres et Moscou, le ministre britannique de la Défense qualifiant la Russie de «menace grandissante».

Retour sur les principales sources d'accrochage entre les deux grandes puissances :

L'empoisonnement de dissidents russes à Londres

Le cas Sergueï Skripal s'ajoute à une liste déjà longue d'affaires d'espionnage retentissantes impliquant les deux pays.

La plus emblématique est celle d'Alexandre Litvinenko, un ancien agent des services secrets russes et opposant au régime, mort à Londres en 2006, empoisonné au Polonium-210, après trois semaines d'agonie.

L'enquête britannique, dénoncée comme une «blague» par Moscou, avait conclu qu'il était «probable» que l'assassinat du transfuge russe ait été ordonné par le Kremlin.

Depuis, les décès suspects au Royaume-Uni de l'homme d'affaires russe Alexandre Perepilitchni ou de l'ex-oligarque Boris Berezovski ont également alimenté les soupçons contre Moscou.

Des intimidations russes au large des côtes britanniques

Ces derniers mois, les multiples approches d'avions ou navires russes dans les eaux territoriales britanniques a conduit Londres à durcir le ton face au Kremlin.

«La Marine Royale maintient une surveillance vigilante, et se tient prête à assurer la sécurité du Royaume-Uni», affirmait-elle en avril 2017, alors que deux bâtiments militaires russes étaient escortés hors de la mer du Nord.

À Noël, le ministre de la Défense britannique Gavin Williamson s'est montré plus ferme après une nouvelle incursion d'une frégate russe.

«Je ne tolèrerai aucune forme d'agression», avait-il affirmé. «Le Royaume-Uni ne se laissera jamais intimider quand il s'agit de protéger sa population et ses intérêts nationaux.»

En janvier, c'est l'Armée de l'air qui était contrainte d'escorter deux Tupolev, des bombardiers supersoniques russes, hors de son espace aérien.

«Les menaces auxquelles notre pays fait face s'intensifient», avait réagi le ministre. «Nous n'hésiterons pas à défendre notre ciel de toute agression.»

«Face à une Russie de plus en plus péremptoire», l'armée britannique a renforcé en 2017 son contingent déployé sur une base de l'OTAN en Estonie, «l'un des plus grand déploiement de troupes britanniques en Europe de l'Est depuis des décennies», avait déclaré le prédécesseur de M. Williamson, Michael Fallon.

Ingérences en ligne et cyberattaques

En février, le gouvernement britannique a déclaré la Russie «responsable de la cyber attaque destructrice NotPetya» survenue en juin 2017, qui avait notamment affecté le numéro un mondial de la publicité, le groupe britannique WPP.

En novembre dernier, la première ministre Theresa May a accusé la Russie de mener des campagnes de «cyber espionnage» et de perturber la tenue d'élections en diffusant de fausses informations sur Internet.

«J'adresse un message simple à la Russie. Nous savons ce que vous faites. Et vous ne réussirez pas», avait-elle affirmé lors d'un discours.

Plusieurs députés britannique ont également dénoncé des «ingérences» russes, via les réseaux sociaux, dans la campagne du référendum sur le Brexit, en 2016.

Des oppositions fortes sur la politique internationale

Depuis le début des affrontements en Ukraine, fin 2013, le Royaume-Uni s'est montré très critique de la politique menée par le président russe Vladimir Poutine, jusqu'à devenir l'une des voix les plus virulentes pour dénoncer «l'annexion illégale» de la Crimée par le Kremlin.

Fin février, le chef de la diplomatie britannique, Boris Johnson, avait défendu les sanctions prises contre Moscou. «Nous avons tous l'obligation de résister résolument à la Russie», a-t-il affirmé.

La Syrie est l'autre dossier majeur sur lequel s'oppose les deux grandes puissances. Début mars, Londres a une nouvelle fois accusé l'armée russe de prendre part à des bombardements aux côtés de l'armée syrienne, en dépit du vote d'un cessez-le-feu à l'ONU.

«La Russie a la responsabilité de l'application du cessez-le-feu», a déclaré Boris Johnson. «Nous lui demandons de cesser immédiatement ses hostilités.»