Le parc scientifique de Bromont attire de nombreux entrepreneurs dans le créneau de la cryptomonnaie. Depuis le début de 2018, une douzaine de promoteurs ont approché la SODEB à ce sujet.

«Mines» de cryptomonnaie: Brome-Missisquoi sous moratoire

Alors que le marché de la cryptomonnaie explose à l’échelle planétaire, plusieurs entreprises spécialisées dans ce créneau, tant volatil qu’énergivore, souhaitent s’établir dans la région. C’est notamment le cas à Bromont, qui a été approchée par une douzaine de promoteurs jusqu’ici en 2018, a appris La Voix de l’Est. Étant donné les enjeux dans ce dossier, la MRC Brome-Missisquoi vient de décréter un moratoire sur cette industrie afin d’encadrer son implantation.

Le téléphone du directeur général de la Société de développement économique de Bromont (SODEB), Charles Lambert, ne dérougit pas. Les entrepreneurs évoluant dans le domaine de la monnaie virtuelle voient en Bromont un terrain fertile pour leurs affaires. « Depuis le début de l’année, ça bouge beaucoup avec la cryptomonnaie. On a des gens d’un peu partout qui veulent s’établir ici. Le phénomène prend beaucoup d’ampleur. »

Le DG de la SODEB attribue principalement cet intérêt, aussi marqué que soudain, au fait que Bromont a accès à « de l’énergie verte à bon marché », découlant de l’implantation du nouveau poste d’Adamsville. La mise à niveau du réseau permet à ce jour de dégager 36 mégawatts (MW) pour desservir les futures entreprises du parc scientifique. Or, la consommation énergétique d’importants joueurs dans le domaine de la cryptomonnaie a de quoi laisser pantois. « J’ai récemment eu une demande pour un gros centre de données pour le bitcoin qui prendrait environ 30 MW. C’est inconcevable. Il faut gérer notre capacité électrique en fonction de projets intéressants en termes de retombées pour la municipalité et pour la région. Mais on ne veut pas se lier les mains », a illustré celui qui dirige le bras économique de Bromont.

En fait, le forage de cryptomonnaie nécessite de puissants ordinateurs ultraspécialisés servant à confirmer des transactions à travers le globe. Les bâtiments qui abritent ces équipements informatiques doivent donc être très bien ventilés et maintenus à une température constante. Ce qui en fait une industrie très énergivore. De plus, aucune règlementation ne régit cette unité monétaire numérique, qui fluctue au gré des marchés boursiers.

Le DG de la MRC Brome-Missisquoi, Robert Desmarais, s’est dit «très préoccupé» par le dossier de la cryptomonnaie.

Contraintes
Le cas de Bromont n’est pas unique dans la région. Devant l’accroissement exponentiel des demandes de promoteurs dans le monde de la monnaie virtuelle qui courtisent les municipalités sur son territoire, la MRC Brome-Missisquoi a pris position. L’organisation a donc imposé par voie de résolution, le 20 mars, un moratoire sur « l’implantation de centres de traitement de données ». « Ce type d’usage est nouveau et mal encadré par la règlementation d’urbanisme locale et [il] représente plusieurs contraintes environnementales, notamment en matière de bruit, de vibrations et de consommation d’électricité », mentionne l’extrait du procès-verbal.

Un dossier que le directeur général de la MRC, Robert Desmarais, qualifie de « très préoccupant ». « La région a une capacité électrique pour son développement. À eux seuls, les projets de [mines] de bitcoin pourraient prendre 100 % de cette capacité excédentaire. Sans compter l’utilisation de locaux existants et la faible création d’emplois. [...] On doit se faire une tête. Alors, on a décidé de geler toute délivrance de permis pour ce type de projets. »

Un nouveau règlement encadrant cette industrie dans la MRC Brome-Missisquoi devra être adopté avant la fin du moratoire, en vigueur pour 90 jours. Notons que plusieurs entreprises de cryptomonnaie sont déjà enracinées dans la région, entre autres à Cowansville, Bedford, Farnham et Notre-Dame-de-Stanbridge.

Effet domino
L’attrait du Québec comme terre d’accueil pour l’industrie de la cryptomonnaie est « accidentelle », et découle principalement de décisions de l’Empire du Milieu, a indiqué en entrevue le porte-parole d’Hydro-Québec, Marc-Antoine Pouliot. « Cet automne, la Chine a voulu sortir [les entreprises de cryptomonnaie] de son territoire. Elles ont dû trouver rapidement des endroits où il y a de l’électricité. Elles ont vu le Québec, a-t-il dit, et elles sont arrivées massivement. »

Or, plusieurs médias ont récemment rapporté que le PDG de la société d’État, Éric Martel, souhaite attirer de telles entreprises. M. Pouliot a tenu à mettre un bémol à ce sujet. « On n’avait pas de stratégie pour attirer les centres de cryptomonnaie au Québec. Les centres de données, comme Google et Amazon étaient notre cible. [...] Mettre tous nos oeufs dans le panier des cryptomonnaies est un risque que l’on ne veut pas prendre. »

De plus, contrairement aux centres de données, les compagnies de monnaie virtuelle n’ont pas accès aux tarifs préférentiels de développement économique pour leur facture d’électricité (-20 %). « Ces entreprises ne créent pas assez d’emplois », a fait valoir le porte-parole d’Hydro-Québec, précisant que ces compagnies sont assujetties aux tarifs « LG » de grande puissance, soit 5 MW et plus.

Prudence
À l’instar de la MRC Brome-Missisquoi, la société d’État aborde l’arrivée massive d’entreprises telles Bitcoin avec « beaucoup de prudence ». « On travaille actuellement avec le gouvernement du Québec à des encadrements pour s’assurer que l’implantation au Québec sera optimale [...] On est confiants qu’il y aura des précisions apportées dans les prochaines semaines. [...] Mais si c’est bien encadré, la cryptomonnaie est une occasion d’affaires pour Hydro-Québec et pour l’ensemble des Québécois » », a souligné M. Pouliot. « On a des surplus énergétiques, a-t-il ajouté. [...] Mais il y a trop de demandes pour notre capacité actuelle. »

En ce sens, des analyses techniques sont faites par Hydro-Québec pour chaque projet de cryptomonnaie. Par ailleurs, la société d’État a avisé les entreprises de monnaie virtuelle ayant des projets dans les cartons à travers la province de lever le pied. « Bien que nous disposions d’un volume important d’électricité pour satisfaire les différents besoins de la clientèle sur le territoire du Québec, Hydro-Québec Distribution ne pourra pas alimenter la totalité des installations visées par les projets qui lui ont été présentés et qu’elle analyse actuellement, notamment en raison de leur impact sur la demande lors des pointes hivernales, mentionne une missive envoyée il y a quelques jours par l’organisation aux compagnies ayant soumis des projets dans ce créneau, obtenue par La Voix de l’Est. [...] Conséquemment, il importe que vous fassiez preuve de prudence dans la mise en oeuvre de vos projets. »