Linda Gince ne voit «rien de positif» dans l’arrivée des maternelles quatre ans.

Maternelles 4 ans: les enfants trop jeunes pour «l’engrenage scolaire»

À quatre ans, un enfant est beaucoup trop petit pour faire le saut à la maternelle, estiment des propriétaires de services de garde éducatifs privés. Celles-ci sont d’avis qu’elles font déjà le boulot pour préparer les enfants à l’école primaire, et ce, à moindre coût.

Linda Gince ne voit « rien de positif » dans la mise en place à grande échelle des maternelles quatre ans, ce que prévoit le projet de loi 5 déposé par le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge. « C’est lancer des enfants beaucoup trop vite dans un monde de grands », croit la propriétaire et directrice de la garderie Les Minis Apprentis et de la prématernelle Les Minis Apprentis-sages.

Un constat que partage Marie-Claude Gaboriault, propriétaire de la garderie éducative Les Amours de Mamie. « Peut-on les laisser être des enfants le plus longtemps possible plutôt que de les envoyer rapidement dans l’engrenage scolaire ? », demande-t-elle.

Toutes deux estiment que les maternelles quatre ans n’apporteront pas de sang neuf au réseau scolaire, mais qu’elles vont plutôt le saturer davantage, pénalisant du même coup les très jeunes élèves.

Déjà, disent-elles, tant les écoles que les garderies sont aux prises avec un « manque criant » de personnel, que ce soit d’enseignants ou d’éducateurs spécialisés, par exemple. Québec prévoit embaucher 3000 enseignants pour répondre à la demande. « Les employés actuels sont déjà surchargés, déplore Mme Gaboriault. Et les éducateurs spécialisés, vont-ils venir les chercher chez nous ? »

De plus, la construction de nouvelles classes coûtera des millions de dollars à l’État, alors que les garderies et prématernelles disposent déjà de locaux qui accueillent les enfants de quatre ans. Mais parce qu’elles sont sous l’égide du ministère de la Famille et non du ministère de l’Éducation, les prématernelles, ou garderies éducatives privées, ne sont pas reconnues comme des établissements où est prodigué un certain enseignement préscolaire.

« Ça serait plus rentable et plus efficace d’investir dans les installations qui existent déjà et qui offrent déjà le service, croit Mme Gaboriault, plaidant que le Québec pourrait s’inspirer de l’Ontario, où un réseau de prématernelles accréditées existe déjà. Pourquoi ne pas offrir au privé d’occuper l’espace, de leur donner les moyens de faire ce qu’ils font déjà ? On prépare déjà très bien l’enfant à son entrée à la maternelle. On l’aide à socialiser, à développer sa motricité et son vocabulaire ; on contribue à son développement global. »

Marie-Claude Gaboriault plaide pour que le Québec s’inspire de l’Ontario, où un réseau de prématernelles accréditées existe déjà.

Fermetures anticipées

Sa collègue des Mini Apprentis estime pour sa part que certaines prématernelles ne survivront pas à l’arrivée des maternelles quatre ans, faute de clientèle pour remplacer les enfants les plus âgés, qui représentent environ le tiers de leur clientèle. « Il ne faut pas faire mourir des milieux pour en nourrir d’autres, croit-elle. On s’est construit un beau réseau. Peut-on juste l’entretenir pour qu’il atteigne son plein potentiel ? »

Mardi, le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, a indiqué que les centres de la petite enfance et les garderies subventionnées ne subiraient pas les impacts des maternelles quatre ans, contrairement aux milieux familiaux et aux garderies privées non subventionnées.

L’analyse d’impact réalisée par le ministère laisse présager la fermeture de 196 à 2317 milieux de garde en milieu familial. Les garderies privées non subventionnées, comme Les Amours de Mamie, épongeraient collectivement, à terme, des pertes allant de 88 à 180 millions de dollars.

Lacunes

Par ailleurs, les propriétaires n’acceptent pas l’argument du gouvernement caquiste que les maternelles quatre ans permettront de mieux déceler des retards de développement ou des troubles d’apprentissage chez l’enfant. « Nos éducatrices le font déjà, dès l’âge de dix-huit mois, affirme Marie-Claude Gaboriault. Notre programme éducatif est conçu pour suivre le développement de l’enfant. Dès qu’on remarque quelque chose, on en parle avec le parent. »

« On le sait, les enfants qui arrivent à l’école et dont le dossier tombe entre deux chaises, ils tombent dans un moule », renchérit Mme Gince, convaincue que cela pourrait mener à un taux plus élevé de décrochage scolaire, quelques années plus tard.

« Pour les éducatrices qui ont suivi une formation collégiale de trois ans pour travailler en garderie, le message que ça envoie, c’est que leur bagage n’est pas suffisant pour s’occuper d’un enfant de quatre ans et que ce serait mieux que ce soit un enseignant qui se charge de l’éduquer », croit Mme Gaboriault.

C’est sans compter que le ratio éducatrice par enfant serait beaucoup plus élevé en classe qu’en garderie, rappelle-t-on.

La question de l’horaire semble également avoir été écartée de la réflexion, croient les éducatrices. « Les parents devront payer pour un service de garde qui ouvre plus tard que les garderies, rappelle Karl Simard, directeur des ressources humaines aux Mini Apprentis. Et ils auront besoin de se trouver une alternative pour les vacances d’été et lors de certains congés. Les enfants de quatre ans sont trop jeunes pour fréquenter un camp de jour. »

Dans la région

Actuellement, les trois commissions scolaires desservant le territoire de La Voix de l’Est se partagent 14 classes de maternelle quatre ans. La Commission scolaire du Val-des-Cerfs et celle des Hautes-Rivières en comptent cinq chacune alors que la commission scolaire anglophone Eastern Townships en a quatre. Pour la prochaine année scolaire, le ministère de l’Éducation prévoit en ajouter une à Val-des-Cerfs, deux à Eastern Townships et trois aux Hautes-Rivières.

L’analyse d’impact réalisée par le ministère laisse que les garderies privées non subventionnées, comme Les Amours de Mamie, épongeraient collectivement, à terme, des pertes allant de 88 à 180 millions de dollars.

« C’EST CLAIREMENT UNE QUESTION D’EGO» 

Le gouvernement n’est pas à l’écoute de ce que le milieu lui dit, déplorent Marie-Claude Gaboriault et Linda Gince.

« Le gouvernement ne semble pas se soucier des besoins de l’enfant, affirme Mme Gaboriault. Pour un enfant de quatre ans, s’en aller dans une école où il y a
300 enfants, c’est une étape immense. Pour un enfant de trois ans et demi qui est super anxieux, ça va demander beaucoup plus de préparation. [...] Je ne sais pas si le gouvernement se paie un power trip. Est-ce qu’on crée les maternelles quatre ans pour aider les enfants ou par gain politique ? »

« C’est clairement une question d’ego, quand on sait qu’il a dit qu’il était prêt à sacrifier son siège de premier ministre sur cet enjeu-là, relève pour sa part Mme Gince. Mais personne n’en veut, de ses maternelles quatre ans. Les commissions scolaires, les professeurs le disent. Les CPE aussi sont sortis. »

« François Legault ne pense pas aux enfants, poursuit la propriétaire de la garderie éducative Les Minis Apprentis. Il est convaincu d’avoir été élu en raison de cet engagement-là, mais c’est plutôt parce que les gens voulaient un nouveau gouvernement. »

Son fils Karl Simard s’étonne par ailleurs de l’engagement du gouvernement de créer quelque 13 000 nouvelles places en CPE alors qu’il compte en libérer des dizaines de milliers par la création des maternelles quatre ans. « Il y a une incohérence quelque part », souligne-t-il.