Si les agriculteurs sont de mieux en mieux informés des risques associés à l’entreposage, la manipulation et l’application des pesticides dans les champs, ils ne prennent pas encore les mesures nécessaires pour protéger leur santé.

Manipulation de pesticides agricoles: des pratiques à améliorer

Pendant que le débat entourant les pesticides bat son plein, les agriculteurs continuent à être les plus exposés à ces substances. Ils sont ainsi les plus à risque de contracter une maladie en lien avec leur utilisation... d’autant plus que les pratiques, si elles s’améliorent, ne sont pas encore assez sécuritaires.

« C’est un peu tabou la santé des agriculteurs », prévient Laurianne Levert-Gauthier, agronome au club-conseil en agroenvironnement Gestrie-sol. « Pour la santé-sécurité des producteurs agricoles, il y a encore gros du travail à faire. »

Si les agriculteurs ne peuvent utiliser de pesticide sans l’obtention préalable d’un certificat du ministère de l’Environnement (MELCC) — obtenu notamment après avoir suivi une formation en santé et sécurité —, rien ne garantit cependant que l’agriculteur procède correctement sur sa ferme. En effet, des contraintes nuisent à l’utilisation sécuritaire de ces produits chimiques.

« Presque toutes les fermes appliquent des pesticides, rappelle Mme Levert-Gauthier. La majorité des producteurs font des efforts et essaient de mettre en œuvre le plus possible ce qu’ils ont appris, mais nous constatons qu’ils ne mettent pas leur équipement de protection au complet. »

Et celui-ci n’est pas toujours adéquat. Parfois, ils mettent les gants, les bottes ou le masque, mais selon l’agronome-conseillère, rares sont ceux qui se protègent de façon adéquate, alors qu’un équipement sécuritaire complet vaut 150 $.

« Je les comprends »

Selon elle, les risques de contamination sont très élevés, même si elle dit comprendre quelles sont leurs contraintes sur la ferme et que celles-ci font parfois passer la sécurité au second plan après l’efficacité au travail.

« Moi je leur explique l’idéal à atteindre, dit Mme Levert-Gauthier, mais je comprends très bien qu’ils ne trouvent pas toujours le temps de prendre toutes les précautions. Sur la ferme, l’été il fait chaud, parfois 30 degrés, et il faut que tu mettes un masque, des gants, un suit... Ils veulent, ils sont conscients de la dangerosité, mais on dirait que ce n’est pas encore concret pour eux. »

Cela ne les excuse pas, cependant. « Il s’agit de leur propre santé, indique-t-elle. Il suffit qu’il y ait un accident, comme une buse qui gicle de travers, et là, ils se contaminent. »


« Nous avons effectué une vingtaine de diagnostics-pesticides directement auprès des agriculteurs en 2018. Pour moi, c’est une avancée.  »
Laurianne Levert-Gauthier, agronome à Gestrie-sol

Les pratiques sécuritaires concernent également l’entreposage des pesticides. « Ils en entreposent de moins en moins, car ils en font venir au fur et à mesure, mais quand même, le fait d’avoir une armoire à clé, que celle-ci soit bien identifiée, avec un fond étanche en cas de déversement, c’est pas tout le monde qui investit pour installer ça, dit-elle. Des fois, ils ne prennent pas de précaution pour un ou deux bidons, mais ça peut être très dangereux quand même. Y a-t-il des enfants autour ? »

La qualité de l’air dans la cabine du tracteur doit également être traitée avec un filtre à charbon spécifique, et celui-ci doit être changé régulièrement afin de protéger le conducteur d’éventuelles émanations lors de la pulvérisation dans les champs. « Beaucoup n’ont pas nécessairement le filtre à charbon propre aux pesticides dans leur tracteur ou, s’ils l’ont, ils oublient de changer le filtre. »

Des améliorations

Cependant, la situation s’améliore. D’abord, les producteurs sont mieux informés.

Les agronomes-conseillers de Gestrie-sol proposent par exemple des formations sur le sujet, facilitent l’achat des équipements de protection, ou encore mettent en place des campagnes de récupération et de modification de congélateurs usagés avec l’écocentre local dans le but d’entreposer des pesticides.

Ils organisent aussi des rencontres personnalisées directement sur la ferme : des « diagnostics-pesticides ». « Nous avons effectué une vingtaine de diagnostics-pesticides directement auprès des agriculteurs en 2018. Pour moi, c’est une avancée de parler longuement de l’ensemble des défis phytosanitaire sur la ferme. »

Certains agriculteurs participent enfin au projet pilote de réduction des pesticides mis en place par le ministère de l’Agriculture, qui prévoit des formations et de l’accompagnement destinés aux producteurs et dont 90 % des frais sont pris en charge par le gouvernement.

Démocratiser davantage les équipements de protection serait également une avenue à considérer, selon Mme Levert-Gauthier, car l’accès à ceux-ci n’est pas si simple. « Aucun vendeur d’équipement de protection ne passe chez les producteurs, rappelle-t-elle, mais le représentant de pesticides, lui, il passe. »

Plan d’action de l’UPA

L’Union des producteurs agricoles (UPA) a par ailleurs mis sur pied le plan d’action 2017-2019 en phytoprotection, visant à sensibiliser les producteurs agricoles sur les moyens de prévention liés à l’utilisation de pesticides.

Le syndicat agricole les encourage à adopter des pratiques de « gestion intégrée des ennemis des cultures » qui priorisent les solutions autres que la pulvérisation de produits chimiques.

Cependant, pas question pour Mme Levert-Gauthier de ne plus utiliser le glyphosate pour autant. « Non, on ne veut pas l’abolir, on veut continuer à l’utiliser, mais mieux, insiste-t-elle. Comme conseillère, je le garde dans mon coffre à outils pour pouvoir y avoir recours quand j’en ai besoin. »

Selon elle, il n’existe aujourd’hui aucune réelle alternative au glyphosate.

« Depuis dix ans, les agriculteurs se font dire d’arrêter de mettre leur charrue au rencart pour ne plus toucher au sol et faire du semis direct. Mais sans le Roundup [NDLR : herbicide le plus connu contenant du glyphosate], il est très difficile de faire du semis direct. Sinon, ils vont devoir ressortir la charrue et labourer les sols, mais cela va augmenter l’érosion... »

Selon l’agronome de Gestrie-sol, la pratique actuelle des agriculteurs consistant à pulvériser une fois du Roundup au printemps — cela détruit les mauvaises herbes —, puis à mettre un autre herbicide durant l’été, est sécuritaire pour la santé des consommateurs.

« C’est une pratique qui ne laisse aucun résidu de pesticide sur la culture, j’en suis certaine », affirme-t-elle.