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Membre du cercle très fermé des spécialistes de la chauve-souris au Québec, Louis Lazure partage son temps entre son doctorat à l’Université Concordia et ses recherches au sein du Zoo de Granby.
Membre du cercle très fermé des spécialistes de la chauve-souris au Québec, Louis Lazure partage son temps entre son doctorat à l’Université Concordia et ses recherches au sein du Zoo de Granby.

Louis Lazure, l’homme chauve-souris

Olivier Pierson
Olivier Pierson
La Voix de l'Est
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Une entrevue avec Batman, ça ne se refuse pas! Et tout ça sans son masque. Trêve de plaisanterie, celui que nous avons rencontré au Zoo de Granby n’a pas quitté Gotham pour la Haute-Yamaska, même si dans son genre, c’est un crack. On peut même dire que Louis Lazure fait partie d’une équipe d’élite dont la principale mission est de sauvegarder les espèces de chauves-souris menacées de disparition.

Le natif de Saint-Jean-sur-Richelieu est aussi fascinant que l’animal auquel il voue une grande partie de son sacerdoce. Avec 1 400 espèces de chauves-souris recensées sur la planète, et encore bien des mystères à éclaircir à leur sujet, le résident de Saint-Césaire a trouvé un terrain d’étude qui comble son appétit de scientifique. « Cette grande diversité ouvre la porte à un monde incroyable. On a encore beaucoup à apprendre à leur sujet. » De leur régime alimentaire à leur taille, en passant par leur couleur, il y a en effet matière à onduler sur leurs différences.

Hécatombe

Au Zoo de Granby, où il est arrivé en 2013, il n’y en a qu’un comme lui. Au Québec, ils sont une quinzaine d’experts — tous membres de l’équipe de rétablissement des chauves-souris, dont il fait partie — à œuvrer pour la conservation d’espèces menacées.

Sur les huit familles de chiroptères répertoriées dans la province, trois ont été ravagées par le syndrome du museau blanc, plus exactement la petite chauve-souris brune, la chauve-souris nordique et la chauve-souris pygmée de l’Est.

« Il s’agit d’une maladie qui est apparue chez nous en 2010. Le taux de croissance optimal de ce champignon se situe à environ 7 degrés Celsius, ce qui correspond à la température idéale pour hiberner. Ça provoque des déséquilibres métaboliques et probablement une certaine démangeaison chez elle. Elle va se réveiller davantage durant l’hiver et épuiser ses réserves d’énergie », détaille le spécialiste, qui planche actuellement sur un projet en lien avec la crise sanitaire.

« On prélève des échantillons de salive et d’excréments qu’on envoie à un centre de recherche en Ontario. On veut voir si on détecte la COVID-19 chez cet animal. »

Louis Lazure devant l’entrée de la Caverne du Zoo de Granby, où l’on peut observer en temps normal des chauves-souris de la Jamaïque.

Un hôte aux petits soins

Outre son travail de chercheur et d’étudiant (il prépare un doctorat à l’Université Concordia de Montréal), Louis Lazure intervient dans le refuge hivernal du Zoo de Granby, qui sert aussi de centre de réhabilitation pour des tortues blessées, en l’occurrence la tortue molle à épines, la tortue des bois et la tortue géographique. C’est là qu’atterrissent, de novembre à mai, des grandes chauves-souris brunes, que l’on retrouve souvent dans des habitations. Elles sont apportées la plupart du temps par des citoyens, mais aussi des agents de protection de la faune, des professionnels en gestion parasitaire ou des collègues biologistes. Quelque 70 d’entre elles sont actuellement prises en charge par le naturaliste.

Celui-ci veille entre autres à les alimenter et à s’assurer que leur hibernation se déroule sans incident. Ces pensionnaires temporaires restent à l’écart de leurs congénères présentes dans le Zoo, notamment la chauve-souris de la Jamaïque, que l’on peut observer dans la Caverne, pour l’heure fermée au public en raison de la pandémie.

Au plus près du maître

C’est lors d’un voyage scolaire au Costa Rica que tout a commencé pour Louis Lazure. « J’étais en sciences de la nature au Cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu, se souvient-il en citant son professeur passionné de chauve-souris. «On en a capturé quelques-unes. Quand je les ai vues, ça m’a aussitôt interpellé.» Après ça, le chemin de sa vocation était tout tracé.

Sur l’échelle de ses diplômes académiques, il retient surtout sa maîtrise à l’Université Western en Ontario, axée sur les différents comportements d’écholocation (leur capacité à détecter des proies) chez les chauves-souris. Il avait alors bénéficié d’un accompagnateur de renom. Nul autre que Brock Fenton, une sommité dans le domaine des chiroptères. «C’était une de mes idoles. J’ai adoré l’avoir comme superviseur.»

Vaincre les préjugés

Ce que Louis Lazure apprécie dans son métier touche notamment à son travail de vulgarisation auprès du grand public — même si ce type d’intervention s’avère occasionnel — et peut-être encore plus les mythes tenaces et autres préjugés qu’il s’efforce de détricoter. «Je ressens beaucoup de satisfaction lorsque je réussis à faire changer d’avis une personne sur les chauves-souris», glisse-t-il.

Parmi les clichés qui ont la dent dure, il pointe volontiers l’image de cet animal attaquant intentionnellement l’être humain, tel un vampire avide de sang frais. «Il n’y a absolument aucun danger», insiste-t-il, sans minimiser pour autant le risque de transmission de la rage quand on manipule ce mammifère volant.

Un klaxon dans le nez

Quant à savoir s’il héberge lui-même des chauves-souris, ça le fait sourire. «Je ne suis pas sûr que ma blonde serait d’accord.»

Son coup de cœur parmi la pléthore d’espèces existantes à travers le monde ? Le biologiste de 37 ans va droit au latin. «L’ectophylla alba.» Mais encore? «C’est une petite chauve-souris toute blanche avec les oreilles et le museau jaunes. Elle est magnifique. J’aimerais pouvoir en voir une en vrai un jour.»

Il poursuit en évoquant la minuscule chauve-souris bourdon, «qui pourrait tenir sur un pouce», ou encore ces roussettes géantes qu’il a pu observer en Australie et qui font deux mètres d’envergure.

Sans oublier le «hammer-headed bat» dont le profil des mâles ne laisse pas indifférent. «Il possède un gros museau avec une caisse de résonance sur le nez. Il émet des sons semblables à un klaxon pour attirer les femelles.»

Une singularité qui a épargné, fort heureusement, les bipèdes que nous sommes.

La nature est décidément bien faite.

Cet article est le 6e d’une série qui vise à mettre en lumière des métiers pratiqués dans l’ombre du Zoo de Granby.