En amendant le projet de loi 61, Québec pourrait désormais permettre la livraison de boissons alcooliques par un intermédiaire, tel que UberEast ou Dash, avec les repas commandés en restaurant.
En amendant le projet de loi 61, Québec pourrait désormais permettre la livraison de boissons alcooliques par un intermédiaire, tel que UberEast ou Dash, avec les repas commandés en restaurant.

Livraison d’alcool à domicile: des petits producteurs réclament l’équité

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Les modifications au projet de loi 61, qui permettrait aux restaurateurs de faire livrer des produits alcoolisés par un tiers dans le contexte de la pandémie, ne font pas que des heureux. Cidriculteurs et brasseurs, qui réclament ce privilège depuis belle lurette, déplorent de ne pas pouvoir se prévaloir de cette mesure.

À la fin mai, les restaurants Saint-Hubert ont été rappelés à l’ordre par la Régie des Alcools, des Courses et des Jeux (RACJ) en annonçant un partenariat avec Romeo’s Gin afin de livrer des cannettes de gin tonic prêt à boire avec ses repas, une pratique n’étant pas permise par la loi. Proposant elle aussi un menu à livrer avec un autre prêt à boire considéré comme un spiritueux, la Cage aux sports a également été forcée de revoir son menu.

Actuellement, la Loi sur les permis d’alcool permet aux restaurants de vendre des boissons alcooliques avec un repas, hormis de la bière en fût, des alcools et des spiritueux, pour consommation sur place, pour emporter ou pour livrer.

Devant les doléances de l’industrie de la restauration, Québec a déposé jeudi des amendements à son projet de loi omnibus touchant la relance économique post-pandémie afin de démontrer plus de flexibilité dans la vente de boissons alcooliques. Parmi ces amendements, on apprend que ces boissons pourraient désormais être livrées par un intermédiaire, tel que UberEast ou Dash, avec les repas commandés en restaurant.

«Deux poids, deux mesures»

Cet assouplissement pour accommoder les restaurateurs, bien que bienvenu, dérange l’Association des producteurs de cidre du Québec (APCQ) et l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), qui réclament depuis des années l’autorisation de pouvoir faire livrer leurs produits par un tiers à leurs consommateurs.

«Pour nous, c’est deux poids, deux mesures, indique Marc-Antoine Lasnier, copropriétaire de la Cidrerie Milton et président de l’APCQ. Autant on ne veut pas enlever la chance aux restaurateurs de faire livrer des boissons alcooliques, autant on est déçus parce qu’on demande la même chose depuis plus longtemps encore. On souhaite juste que ce soit équitable pour nous.»

En effet, les petits producteurs d’alcool, dont les producteurs de cidre, les vignobles et les microbrasseries, sont tenus de livrer eux-mêmes leurs produits aux différents points de vente qui les distribuent. La seule exception est la Société des Alcools du Québec (SAQ) qui vient les chercher sur place pour les redistribuer à travers son réseau.

La loi leur interdit également de faire appel à un tiers pour livrer les commandes en ligne effectuées sur leur site Web, un non-sens selon l’Association de l’Agrotourisme et du Tourisme Gourmand (AATG), qui au début du mois d’avril avait déjà formulé ses récriminations à Québec.


« Pour nous, c’est deux poids, deux mesures. Autant on ne veut pas enlever la chance aux restaurateurs de faire livrer des boissons alcooliques, autant on est déçus parce qu’on demande la même chose depuis plus longtemps encore. On souhaite juste que ce soit équitable pour nous. »
Marc-Antoine Lasnier, copropriétaire de la Cidrerie Milton et président de l’APCQ.

«Par cette mesure, nous pourrions ainsi permettre une plus grande distribution des produits d’alcools, mais aussi permettre une vitalité économique à nos artisans d’ici qui subissent actuellement des dommages sans précédent. La situation a de graves conséquences sur les entreprises et les travailleurs de l’industrie agrotouristique. Si nous souhaitons soutenir notre économie, il importe de débuter par l’achat local, ici au Québec. Ce sera déjà un coup de pouce aux diverses entreprises agrotouristiques déjà affectées», fait valoir Charles-Henri De Coussergues, président de l’AATG et propriétaire du Vignoble de l’Orpailleur.

Qui plus est, l’interdiction de recourir à un service de livraison externe limite les possibilités d’agrandir les marchés pour les plus petits producteurs.

«Il est plus difficile pour des entreprises de petite taille de développer les marchés dans les régions éloignées sans avoir recours à des investissements considérables. Or, le regroupement des activités de transport et de livraison par une coopérative de producteurs ou par l’utilisation d’un service de transport permettrait des économies d’échelle, un accès plus équitable à l’ensemble des entreprises et ainsi maintenir leur compétitivité», faisait valoir l’APCQ dans un mémoire daté d’avril 2018.

Cet assouplissement pour accommoder les restaurateurs, bien que bienvenu, dérange l’Association des producteurs de cidre du Québec (APCQ) , qui réclame l’autorisation de pouvoir faire livrer ses produits par un tiers à leurs consommateurs depuis des mois, voire des années. Marc-Antoine Lasnier, copropriétaire de la Cidrerie Milton, est président de l’APCQ.

«Une nécessité»

Du côté des microbrasseries, la situation se complexifie d’un cran alors que les bières doivent nécessairement être vendues par l’entremise d’un détaillant, que ce soit un dépanneur, une épicerie, une boutique spécialisée ou à la SAQ, à l’exception des ventes effectuées directement sur le lieu de brassage.

Les ventes en ligne effectuées directement auprès du producteur sont tout simplement interdites. «Contrairement aux vignobles ou aux cidreries, on ne peut même pas livrer nos bières directement chez les consommateurs», déplore Marie-Ève Myrand, directrice générale de l’AMBQ.

Le droit de faire livrer leurs produits par un tiers est une demande que formulent les membres de l’Association depuis un bon moment, dit-elle.

«On a tenté de parler avec le gouvernement, mais jusqu’à tout récemment, il nous a servi une fin de non-recevoir, mentionne la directrice générale. Avec la pandémie, on voit à quel point cette avenue est devenue une nécessité. Il y a toute une portion de microbrasseries qui n’obtiennent pas de permis pour vendre dans un détaillant et qui n’ont plus de visiteurs en raison de la pandémie. S’ils pouvaient leur livrer leurs bières, ça les aiderait beaucoup.»

Depuis quelques jours, Québec semble plus enclin à entendre les doléances des brasseurs à cet effet. «On sent une petite ouverture à reprendre le dialogue pour explorer cette possibilité, mais c’est loin d’être gagné», indique Mme Myrand.

Pas de la compétition

La pandémie a contribué à faire exploser les ventes en ligne des vins québécois, souligne le président de Vins du Québec, Louis Deneault.

«Avec la crise de la COVID-19, les ventes de vin en ligne, directement chez le producteur, ont connu un essor incroyable. Pour certains vignerons, c’était la première fois qu’ils allaient livrer directement chez le consommateur. Ça change la donne», mentionne le propriétaire du Vignoble de Ste-Pétronille, sur l’île d’Orléans.

Il reconnaît que de confier la livraison des bouteilles à un tiers permettrait une économie de temps aux vignerons, temps qu’ils pourraient consacrer à leurs vignes et à leurs produits. Mais pour les membres de son association, il ne s’agit pas d’une priorité absolue.

«On ne peut pas être contre, et certains aimeraient bénéficier du même traitement, mais quand on a l’occasion de faire nos représentations, on a d’autres enjeux plus importants», note-t-il.

M. Deneault ne croit pas que la livraison d’alcool par les restaurants ne fasse compétition aux producteurs.

«En restauration, les produits alcooliques sont toujours vendus plus cher qu’en épicerie ou à la SAQ. Des fois, on parle du double ou même du triple du prix. Je ne sais pas comment ils vont ajuster leurs prix, réfléchit-il. Ça risque d’être un service pour les gens qui veulent tout avoir dans une seule commande et qui ne veulent pas se déplacer pour aller chercher leur alcool.»