Hélène A. Wells, résidante à Villa Laliberté, se dit «prise en otage» en raison de l'obligation d'acheter des repas d'un fournisseur, qu'elle juge incompatibles avec son fragile état de santé.

Levée de boucliers contre les repas obligatoires à Villa Laliberté

Hélène A. Wells croyait avoir trouvé une oasis de paix en emménageant dans un des 18 logements communautaires de Villa Laliberté­, rue Drummond. Or, la dame se livre plutôt à un bras de fer depuis des mois avec la direction de l’Office municipal d’habitation (OMH) de Granby, qui souhaite l’expulser de l’endroit. Au cœur du litige : l’obligation d’acheter cinq repas par semaine d’un fournisseur externe, que la sexagénaire juge incompatibles­ avec son fragile état de santé.

Du paradis à l’enfer. C’est l’image qu’emploie Hélène A. Wells pour décrire les six derniers mois passés à Villa Laliberté. « Ma vie a été chamboulée dans le temps de le dire. J’ai bien hâte de voir la lumière au bout du tunnel », a-t-elle confié, se disant « prise en otage ». 

Outre Mme Wells, sept locataires interrogés mardi par La Voix de l’Est, ayant requis l’anonymat par peur de représailles des dirigeants de l’OMH de Granby, disent faire l’objet de pressions de l’organisation en ce qui a trait à l’obligation d’acheter les cinq repas hebdomadaires. 

« C’est facile de tenir sous la menace des gens vulnérables comme nous. On a tellement peur de perdre notre logement. On achète la paix en payant pour des repas que l’on ne mange pas parce qu’ils ne conviennent pas à notre état de santé », a clamé une d’elles.

Les autres personnes présentes ont abondé dans le même sens.  « C’est presque de la dictature. Au pas, sinon dehors », a imagé une troisième­ locataire.

Levée de boucliers

Il ne s’agit pas de la première levée de boucliers dans le dossier. En 2011, une pétition ratifiée par 11 résidants de Villa Laliberté avait été envoyée à l’OMH. Les signataires du document contestataire réclamaient alors l’abolition des exigences de location des appartements, notamment l’achat des repas. À ce moment, les denrées alimentaires provenaient de l’entreprise Les surgelés JLM de Granby. Le Partage Notre-Dame s’est ajouté depuis. 

Toutefois, le bail ne mentionne pas d’affiliation avec ces deux entités. Il est seulement question de « fournisseurs », sans spécifier de nom d’organisation. La Voix de l’Est rapportait en février 2012 que « le concept des cinq repas obligatoires à acheter fait partie intégrante du volet réservé aux personnes âgées de 75 ans et plus dans la subvention de 1,3 M $ accordée par la Société d’habitation du Québec pour la construction des 18 logements. »

Montagne russe

Mme Wells dit éprouver plusieurs ennuis de santé, entre autres la maladie de Crohn, puis de l’insuffisance rénale. À cela s’ajoutent des problèmes cardiaques ainsi que de l’hypercholestérolémie. Elle soutient que son état physique et mental s’est graduellement détérioré depuis son arrivée à Villa Laliberté, en avril.

« Je n’ai jamais été contre les repas que je dois acheter. Au contraire, ça faisait vraiment mon affaire. Quand j’ai posé des questions [aux gens de l’OMH] avant d’emménager, on m’a dit que je pourrais avoir des aliments santé, sans sel ni gras. [...] À force de recevoir des repas, je faisais des crises [digestives] à répétition. J’arrêtais d’en manger et ça se replaçait. La nourriture est trop relevée en épices », a affirmé Mme Wells, qui dit avoir demandé à plusieurs reprises au fournisseur d’avoir des repas moins gras et corsés, en vain. 

Devant l’impasse, la locataire a arrêté de payer Les Surgelés JLM au cours de l’été. « J’ai un budget serré. Je ne peux pas me permettre de faire une épicerie pour compenser ce que je jetais chaque semaine. »

Le 12 juillet, une demande a été enregistrée à la Régie du logement par Rosanne Tanguay, agente d’administration à la clientèle à l’OMH. La requête, dont La Voix de l’Est a obtenu copie, a comme objet la « résiliation du bail et [l’]éviction de la locataire ». De « fausses déclarations » de Mme Wells ont été invoquées pour soutenir ce recours. « Elle ne rencontre pas les critères d’admissibilité pour habiter dans cet immeuble Accès-Logis », a aussi évoqué le demandeur. 

À la même période, l’OMH a refilé à Mme Wells des factures liées au litige en instance à la Régie. On parle notamment de 74 $ pour l’ouverture du dossier ainsi que 48,50 $ pour des frais d’huissiers. Ce qui ne tient pas la route, a déploré la locataire. « On ne peut pas se faire justice avant qu’il y ait une décision dans le dossier », a pour sa part indiqué le porte-parole de la Régie, Denis Miron. 

La montagne russe émotionnelle qui s’en est suivie, dit la sexagénaire, l’a fait flancher. « On m’a menacée de me mettre dehors si je ne payais pas mes repas. C’était trop. Ça m’a tellement donné de stress que j’ai fait un infarctus en août. »

Étant donné les nombreuses ramifications du dossier, la locataire a fait appel à une avocate pour la représenter. « Je n’ai pas beaucoup d’énergie, mais je me bats pour faire changer les choses. Pour moi, mais aussi pour toutes les autres personnes ici qui n’osent pas dénoncer, a-t-elle fait valoir. Il faut que cesse cette intimidation. »

L’OMH nie toute forme d’intimidation

Appelée à commenter le dossier, la directrice générale de l’OMH de Granby, Sylvie Lafontaine s’est dite stupéfaite de la levée de boucliers de résidants de Villa Laliberté concernant les repas obligatoires.

Depuis la présentation à l’OMH, en 2011, d’une pétition comptant 11 signataires sur 18 résidants revendiquant d’être libérés des exigences de location des logements concernant l’achat de repas, l’organisation « n’a pas eu de mouvement de masse » en ce sens, a fait valoir Mme Lafontaine.

La DG affirme par ailleurs que les locataires ont été consultés pour le choix des deux fournisseurs, soit Les surgelés JLM et Partage Notre-Dame. « On a écouté ce que [les résidants] avaient à dire. Ils ont accepté les traiteurs. Et il y a des gens qui étaient très contents. »

Contrairement à ce qu’avance la locataire Hélène A. Wells, Mme Lafontaine soutient que JLM est très ouvert à fournir des repas qui cadrent avec les diètes particulières des locataires. « On a déjà eu un [résidant] végétarien et JLM lui faisait des repas en conséquence », a-t-elle cité en exemple.

Celle qui dirige l’OMH nie par ailleurs catégoriquement toute forme d’intimidation du personnel de l’organisation à l’endroit des locataires. En ce qui concerne les frais de huissiers et d’ouverture de dossier à la Régie du logement facturés à Mme Wells, la directrice de l’OMH a indiqué qu’il s’agit d’une simple erreur émanant du système de comptabilité informatisé, qui sera corrigée.

À propos des « fausses déclarations » de Mme Wells concernant son état de santé lors de la signature initiale du bail, évoquées par l’OMH pour une demande de résiliation et d’éviction de la locataire en instance à la Régie du logement, Mme Lafontaine s’est faite évasive. Ce motif, a-t-elle dit, devrait être modifié, sans vouloir s’avancer davantage. 

Sylvie Lafontaine s’est dite prête à discuter du dossier avec les résidants pour éviter tout imbroglio. Notamment en ce qui a trait à la nourriture elle-même puis au flou entourant les fournisseurs dans les contrats de location. « Si on constate que les locataires sont prêts à signer un bail qui nomme le traiteur avec le prix, ce n’est pas un problème. [...] Il n’y a rien de figé dans le ciment. »