L'eau rejetée par les gouttières des maisons représente un problème majeur pour plusieurs villes au Québec. Les réseaux d'égout ne peuvent gérer les grandes quantités d'eau envoyées dans les rues lors d'averses, ce qui cause des surverses d'eaux usées.

Les villes s'attaquent aux gouttières

Les eaux de ruissellement constituent un casse-tête pour les municipalités. Leur incapacité à les gérer provoque des inondations dans des sous-sols et des surverses d'eaux usées. Moderniser leurs infrastructures souterraines pour régler ces problèmes coûterait des centaines de millions de dollars. Une solution toute simple et peu coûteuse existe : le débranchement de gouttières.
« Imaginez combien d'eau une toiture de 100 mètres carrés peut capter pendant une bonne averse. Multipliez ça par tous les toits. Ça fait beaucoup, beaucoup d'eau », illustre Michel Cyr, chef de la division de la gestion des eaux de la Ville de Sherbrooke. « Ça peut devenir très compliqué de gérer toute cette eau. »
Les municipalités n'ont pas été conçues pour gérer les eaux de ruissellement, signale Alain Mailhot­, professeur à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS). Longtemps, explique-t-il, elles se sont contentées de les évacuer par l'entremise de leurs réseaux d'égout.
Les problèmes sont apparus au fur et à mesure que les municipalités se sont développées. Des maisons, des commerces, des écoles, des industries ont été construits, des stationnements, des rues et des trottoirs, aménagés. Le tout a eu pour effet d'augmenter les superficies imperméables, haussant chaque fois le volume des eaux de ruissellement dirigées vers les égouts. L'imperméabilité des sols atteint 50 % dans certaines villes, dit l'universitaire. « On ne peut pas les blâmer ; c'était la façon de faire à l'époque. »
Les quantités d'eau recueillies par les réseaux d'égout font en sorte qu'ils ne suffisent plus à la tâche. Cela provoque des inondations de sous-sols et des rejets d'eaux usées dans des cours d'eau. La situation ne s'améliorera pas, craint le professeur Mailhot. Les changements climatiques, souligne-t-il, provoquent plus d'averses soudaines et intenses.
« On ne peut pas sortir tous les tuyaux pour les grossir ou en ajouter. Ça coûterait trop cher », dit-il. « Il faut s'adapter », soutient-il. Ce qui implique un nouveau paradigme : les villes doivent gérer l'eau là où elle tombe. Construire des réseaux pour capter toutes les eaux de ruissellement pour la transporter du point A au point B est « une lubie d'ingénieurs », affirme-t-il.
Les choses évoluent. De nouvelles règles environnementales interdisent aux municipalités d'ajouter aux volumes d'eau de ruissellement dans leurs réseaux d'égout. Lorsqu'un projet im­mobilier est lancé, des mesures sont exigées pour que les eaux de pluie soient gérées sur place (voir encadré : Place aux bassins de rétention). Les gouttières des nouvelles propriétés ne peuvent plus évacuer l'eau dans les entrées de cours ou dans les rues. L'eau tombée­ doit être absorbée­ sur place.
Le parc immobilier déjà bâti représente le véritable défi des villes.
Le professeur Mailhot a étudié au fil des ans quelques techniques de contrôle à la source des eaux de ruissellement, dont les jardins de pluie et les noues. Sans régler tous les problèmes, elles ont fait leurs preuves, assure-t-il. Toutefois, le débranchement des gouttières s'avère une solution simple dont les impacts sont immédiats, dit-il.
Attaquer le problème
La Ville de Sherbrooke, qui a connu de graves problèmes de surverses d'eaux usées, s'est attaquée au problème de front. De 2007 à 2009, les gouttières des maisons, immeubles à logements, commerces et églises ont été débranchées. Quelque 32 000 bâtiments sur le territoire sherbrookois ont été visés par le projet, souligne M. Cyr. « Ça s'est très bien passé. Il y a eu très peu de mécontents. Les gens ont compris pourquoi on le faisait. »
Les données sont impressionnantes : depuis 2010, l'usine de traitement des eaux usées de la Ville a vu le volume d'eau arrivant dans ses installations être réduit annuellement de 500 à 800 millions de litres d'eau. Le tout s'explique par le débranchement des gouttières, indique l'ingénieur.
La Ville a fait installer ces dernières années des appareils de télémétrie pour mesurer les volumes d'eaux usées déversées lors de surverses. Les 124 ouvrages de la municipalité en sont équipés, a dit M. Cyr. Les analyses sont toujours en cours. Il s'attend à des améliorations du bilan des surverses. « C'est clair que ça va avoir un impact positif. »
Le programme a coûté 200 000 $.
Opter pour l'étapisme
La Ville de Granby s'intéresse également aux gouttières sur son territoire. Mais contrairement à sa voisine à l'autre bout de l'autoroute 10, elle ne s'est pas lancée dans un vaste projet pour les débrancher. La municipalité a opté pour l'étapisme.
Depuis 2012, elle cible des secteurs où son réseau d'égout éprouve des problèmes à évacuer l'eau lors d'averses, souvent là où aucun égout pluvial n'existe. C'est ainsi que les résidants des rues Drummond, Mountain, Vittie, Saint-Jacques, Robinson et Maisonneuve en plus du boulevard Leclerc ont reçu la visite d'inspecteurs pour vérifier où s'écoulent leurs gouttières, a indiqué Gabriel Bruneau, directeur du service de la planification et de la gestion du territoire de la Ville de Granby. « On inspecte pour voir s'il y a des irrégularités, des non-conformités à nos règlements. Quand on en trouve, on envoie une lettre aux propriétaires. Ils doivent apporter les correctifs. »
Ces trois dernières années, 1200 maisons ont été inspectées par des techniciens du Centre d'inspection et d'expertise en bâtiments du Québec. La Ville a accordé des contrats de 25 000 $ par année à l'entreprise de La Prairie. « On a des taux de non-conformité de 3 à 4 %. C'est pas mal ce qu'on voit dans d'autres municipalités », a dit M. Bruneau.
Débranchement au compte-gouttes
La mise en place de programmes de débranchement de gouttières se fait au compte-gouttes au Québec. Le professeur Mailhot parle d'une « timidité » des villes à prendre ce virage. « Vous jouez dans le domaine privé », dit-il. Cela peut refroidir les élus, selon lui.
La question a été abordée au conseil de ville de Cowansville, indique Sylvain Perreault, directeur du service des infrastructures et des immobilisations de la municipalité. La Ville n'a pas l'intention pour le moment de demander aux citoyens de débrancher leurs gouttières. 
Les élus craignent que des citoyens doivent défaire leurs aménagements paysagers en plus d'assumer des coûts pour débrancher leurs gouttières. « C'est un sujet sensible », signale M. Perreault.
En lieu et place, les élus lui ont donné la directive de cibler les secteurs problématiques. C'est ainsi que l'eau captée par les gouttières des usines Consoltex et Tupperware n'est plus déversée dans l'égout sanitaire de la Ville. Elle est dirigée dans des cours d'eau par l'entremise de l'égout pluvial. Les systèmes de gouttières de l'hôtel de ville et du garage municipal ont également été débranchés.
Les résidants de la rue Bernard, où des travaux pour ajouter un égout pluvial sont en cours, seront contactés pour débrancher leurs gouttières de l'égout sanitaire, souligne M. Perreault. Le tout demeure cependant à leur convenance. « On veut les sensibiliser», dit-il.
Le haut fonctionnaire compte recommander à nouveau au conseil d'adopter une politique de débranchement.
Des réclamations de 300 M $
Les dommages causés par l'eau coûtent très cher au Canada. Depuis 10 ans, ils figurent tout en haut de la liste des réclamations en matière d'assurance habitation au pays. Des 500 millions de dollars versés chaque année par les compagnies d'assurances, 300 millions $ (60 %) le sont pour des refoulements d'égout causant des inondations de sous-sols.
Les compagnies d'assurances tiennent les municipalités en grande partie responsables de cet état de fait. Elles sont d'avis que des « infrastructures (municipales) défectueuses ou déficientes » sont en cause. « C'est une préoccupation importante des assureurs », confirme Caroline Phémius, conseillère en affaires publiques au Bureau d'assurance du Canada.
L'industrie des assurances s'est ajustée à ces problèmes. Certaines compagnies limitent les clauses dans leurs contrats pour les dommages causés par l'eau. Les personnes assurées, qui se retrouvent avec des couvertures réduites, doivent donc s'attendre à payer davantage pour réparer les dégâts subis lors de refoulements d'égout.
On peut apercevoir un très grand bassin de rétention près de la rue Mountain.
Place aux bassins de rétention
La gestion des eaux de ruissellement n'incombe plus seulement aux municipalités. Les promoteurs immobiliers ont maintenant une responsabilité. Ils doivent aménager des bassins de rétention pour capter ces eaux.
De tels bassins ont été aménagés au cours de la dernière année dans les terres Miner. On peut en apercevoir un très grand près de la rue Mountain et un autre à partir du boulevard Pierre-Laporte. Un bassin a aussi été creusé en 2015 dans le secteur Sweetsburg à Cowansville.
« On ne peut plus ajouter de volume dans nos réseaux. C'est la loi. Si on veut poursuivre le développement urbain, on doit gérer l'eau de ruissellement sur place », explique Gabriel Bruneau, directeur du service de la planification et de la gestion du territoire à la Ville de Granby.