Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Pépère, en plissant les yeux, aperçut les silhouettes de ce qui semblait être trois hommes.
Pépère, en plissant les yeux, aperçut les silhouettes de ce qui semblait être trois hommes.

Les trois visiteurs

CHRONIQUE / Pépère, en plissant les yeux, aperçut les silhouettes de ce qui semblait être trois hommes.

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Debout, au milieu du traîneau, l’homme à gauche, coiffé d’un chapeau, se tenait fier et droit. Son long manteau brun et ses gants blancs crochetés lui donnaient un air distingué. Pas un fil fourchu ne dépassait, et il tenait sa canne d’une main noble — presque théâtrale.

Celui du milieu, un être rachitique aux cheveux hirsutes balayés par le vent, avait l’air complètement perdu. Assis les épaules courbées et vêtu d’un manteau-cape blanc... On pouvait à peine distinguer son visage, qui semblait très jeune.

Puis, à droite : un clown. Pépère n’avait jamais vu un accoutrement pareil : pantalons serrés aux jambes, manteau rose, lunettes noires et foulard jaune.

Trois hurluberlus.

Mais que voulaient-ils ?

Pépère appela ses fils Paluche et Junior, non loin derrière lui, et ils s’approchèrent, prudemment.

L’homme distingué à la canne prononça alors :

« Auriez-vous l’amabilité, cher monsieur, de nous offrir l’hospitalité ? J’aimerais partager, avec vous, l’âme du vin, qui chante au soir “Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, un chant plein de lumière et de fraternité !” »

Mais qu’est-ce que c’est que cet énergumène ? pensa Pépère, qui ne savait pas quoi répondre.

Paluche, à ses côtés, s’illumina.

« Mais oui, entrez donc, monsieur. Papa, va nous chercher une bouteille. »

Pépère, n’ayant pas l’habitude de recevoir des ordres de son fils, s’exécuta pourtant : il tourna les talons, et partit à la cave.

Je dois avoir reçu un coup sur la tête, se dit-il en chemin.

Pendant ce temps, Paluche accueillit les invités à l’intérieur. Junior resta dehors à bûcher du bois : il n’aimait pas la visite.

En bon hôte, Paluche débarrassa les chapeaux et manteaux bruns, blancs et roses des trois hommes.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que l’homme distingué avait les cheveux verts, que le jeune homme aux cheveux hirsutes portait une camisole de force, et que l’homme à l’accoutrement coloré portait un habit du dimanche, non pas noir, mais carreauté orange et blanc.

Paluche, curieusement, n’eut pas peur, mais se sentit très intrigué par les trois visiteurs, dont un — ou même les trois — semblait visiblement sortir d’un asile.

Les trois hommes prirent place au salon, chacun dans une causeuse.

À ce moment, Pépère arriva au salon avec une bouteille de vin. À sa vue, le jeune homme à la camisole de force s’extasia :

« Je suis gai ! Je suis gai ! Dans le cristal qui chante ; verse, verse le vin ! verse encore et toujours, que je puisse oublier la tristesse des jours. »

J’aurai tout entendu, pensa Pépère, qui sourit néanmoins. Oui, il partageait le même enthousiasme face au vin que ce jeune homme.

L’homme au veston carreauté parla à son tour, en gesticulant gracieusement :

« Comme nous, Paluche, tu es un poète, qui capte les vibrations de son époque. La poésie donne de la musique au langage. Tu n’es pas fait pour hacher du bois, mais pour te servir de la langue de tous les jours tout en harnachant violemment l’alphabet pour lui soutirer les sens qu’il cache ».

Paluche se tourna vers son père, qui hocha la tête, de dépit, face à la description que cet inconnu faisait de son fils. Ce dernier avait toujours eu de grands mots, des images et des histoires plein la tête. Il s’était même, une fois, coupé le bout du doigt parce qu’il était pris dans ses pensées.

Oui, se dit Pépère, mon plus vieux a toujours été bien spécial.

Puis, ce fut au tour de l’homme aux cheveux verts de s’adresser au père et au fils.

« Bien le bonsoir, je me présente : Charles Baudelaire. Je suis mort en 1867. Voici mes compatriotes : Émile Nelligan, un jeune poète qui a reçu une permission spéciale de sortie de son internat de la Retraite Saint-Benoît-Labre ce soir, et Jean-Paul Daoust, qui naîtra en 1946. Nous sommes les trois poètes fantômes de Noël du passé, présent et futur. »