Le superviseur chez Groupe CAMBI à Cowansville, Guillaume Dostie, affirme que les paramédics ont répondu à trois fois plus d’appels en lien avec diverses formes de détresse psychologique en 2020 en comparativement à l’année précédente.
Le superviseur chez Groupe CAMBI à Cowansville, Guillaume Dostie, affirme que les paramédics ont répondu à trois fois plus d’appels en lien avec diverses formes de détresse psychologique en 2020 en comparativement à l’année précédente.

Les nouveaux visages de la détresse

Karine Blanchard
Karine Blanchard
La Voix de l'Est
La pandémie est entrée dans nos vies et il est impossible de savoir quand elle en sortira. Alors qu’elle perdure dans le temps, comment tout cela nous affecte ? Regard sur la détresse psychologique avec des intervenants de première ligne.

Isolement. Anxiété. Angoisse. Épuisement. Les effets de la pandémie sur la population sont nombreux et tangibles plus que jamais. Les intervenants d’urgence, aux premières lignes, constatent jour après jour la détresse psychologique.

« Toute la population est touchée par ce stress causé par la pandémie. Toutes les raisons sont là pour créer du stress ou de l’anxiété. Et personne n’est à l’abri », constate Guillaume Dostie, superviseur chez Groupe CAMBI à Cowansville.

Au cours de la dernière année, le nombre d’interventions réalisées auprès de personnes souffrant de problèmes psychiatriques, psychologiques ou de santé mentale sous diverses formes a été trois fois plus important comparativement à l’année précédente. Même si ces appels ne représentent pas une grande proportion des interventions réalisées par les paramédics de Cowansville, il n’en demeure pas moins qu’ils sont plus nombreux pour ce type de pathologie.

« C’est parfois des patients qui ont des problèmes psychiatriques et pour qui c’est plus difficile. On voit ce type d’appel quand ils ne sont plus contrôlés par leur médication. D’autres sont routiniers et la pandémie vient les perturber », affirme M. Dostie.

Certains patients jusqu’ici sans le moindre antécédent de problématique de santé mentale souffrent d’anxiété, d’angoisse ou d’épuisement. La détresse et la solitude sont notamment palpables chez les aînés. « Les personnes nous expriment que c’est difficile d’être isolées, qu’elles sont seules. Les personnes âgées ne voient pas leurs petits-enfants, leur famille », constate Ariane Leduc-Martel, superviseure au sein de l’entreprise Dessercom à Granby.

Dans la plupart des cas, l’appel initial logé au 911 concerne un problème de santé autre qu’une quelconque forme de détresse. « Ils ne vont pas nécessairement nous appeler pour ça, mais pour un autre problème de santé et ils vont nous faire part qu’ils sont tannés, qu’ils trouvent ça difficile, expose la paramédic. En creusant, on se rend compte qu’il y a une détresse, qu’ils vivent de l’anxiété. »

Interventions policières

La détresse humaine est également observée par les policiers, dont l’aide est réclamée notamment lorsqu’une personne a un état mental perturbé, qu’elle est en crise, désorganisée ou tient des propos incohérents, explique Guy Rousseau, porte-parole du Service de police de Granby.

Superviseure au sein de l’entreprise ambulancière Dessercom à Granby, Ariane Leduc-Martel constate que la détresse est notamment palpable chez les aînés.

Les policiers ont répondu à 578 appels de cette nature entre le 1er janvier et le 24 novembre 2020 comparativement à 557 pour la période correspondante en 2019, ce qui représente une hausse de 21 interventions. « Effectivement, la pandémie pourrait être un facteur aggravant», indique le policer.


« Les personnes nous expriment que c’est difficile d’être isolées, qu’elles sont seules. Les personnes âgées ne voient pas leurs petits-enfants, leur famille. »
Ariane Leduc-Martel, superviseure au sein de l’entreprise Dessercom à Granby

Les agents de Bromont constatent eux aussi une hausse du nombre d’appels auprès de citoyens dont l’état mental est perturbé. Ils sont intervenus à 46 occasions entre le 1er janvier et le 1er novembre 2020, ce qui représente 11 appels de plus que pendant la même période en 2019.

« Est-ce que c’est relié exclusivement à la pandémie? Je ne pense pas, mais il est certain que la pandémie n’a pas aidé. Il y a eu certainement une détresse psychologique à la suite de la perte d’un emploi, la diminution de revenus, l’isolement chez des gens qui n’avaient aucun problème majeur avant. Cette situation qui perdure dans le temps affecte tous les citoyens et a un impact sur le moral des gens. Ce n’est pas facile pour personne », estime Sandy Robitaille, directrice adjointe au Service de police de Bromont.

Leur intervention n’est pas toujours réalisée auprès de personnes en crise, mais auprès de « gens pour qui ça ne va pas bien », précise la policière. « Parfois, leur état nécessite un transport à l’hôpital. Sinon, ils peuvent parler à un intervenant de la garde psychosociale qui peut mieux les orienter vers la meilleure voie à suivre pour les aider. »

L’intervention des secouristes est aussi demandée par des proches d’une personne pour qui ils s’inquiètent. « C’est parfois la famille qui appelle parce que la personne tient des propos incohérents », indique M. Rousseau.

Malgré cette détresse palpable au sein de la population, les intervenants de première ligne constatent que nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à demander de l’aide.

«C’est le côté positif », indique Sandy Robitaille.

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LES ENFANTS AIMENT L'ÉCOLE... À CONDITION D'Y ÊTRE

Les dessous de cette année scolaire unique nous éclairent davantage sur le bien-être des élèves, des enseignants et des familles. Les enfants aiment l’école, plus qu’avant en tout cas, cet avant où la vie était plus légère.

À l’occasion du colloque virtuel « Bilan d’une rentrée scolaire en contexte de pandémie » organisé par la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais, plusieurs professeures et chercheuses spécialisées en éducation ont jaugé la santé psychologique des élèves. L’une des conclusions est que les élèves — et les professeurs — aiment se voir en personne.

Anne Lessard est professeure chercheuse en adaptation scolaire et sociale à l’Université de Sherbrooke. Avant la fin des classes en juin, puis à nouveau cet automne, son équipe a sondé plusieurs centaines de professeurs, élèves et parents à travers le Québec. Ces deux coups de sonde révèlent que l’enseignement en présentiel a une grande valeur aux yeux de tous. « Cette période a changé l’attitude des élèves par rapport à l’école, dit-elle. On n’entend plus de discours négatif, ils sont contents d’y aller. »

Les profs indiquent qu’ils n’apprécient pas l’enseignement à distance, où le contact avec les élèves est difficile. « Ils choisissent le métier de prof pour voir les étincelles dans les yeux de leurs élèves, explique la chercheuse. Pas pour s’adresser à des initiales sur des pastilles de couleur [sur la plateforme virtuelle Teams]. Ils veulent voir leurs étudiants en vrai. »

Anne Lessard, professeure chercheure en adaptation scolaire et sociale à l’Université de Sherbrooke

Les élèves s’adaptent bien

Près de nous, deux psychologues du centre de services scolaire du Val-des-Cerfs se veulent rassurantes. « C’est tout à fait normal que les enfants éprouvent du stress et des inquiétudes, car la COVID est un phénomène complètement nouveau. C’est normal d’éprouver des réactions dans ce contexte exceptionnel », rappelle Rachel Blouin, qui travaille au niveau primaire auprès des écoles Saint-André, Joseph-Poitevin (Granby) et Saint-Jacques (Farnham).

Toutefois, ajoute-t-elle, « je trouve que les élèves s’adaptent plutôt bien dans les circonstances ».

Sa consœur Carole Veillette, psychologue à l’école de la Haute-Ville (Granby), confirme. « La majorité s’adapte très bien. Cette capacité d’adaptation les aide beaucoup dans les circonstances. »

Augmentation de l’agressivité

Les enfants aiment l’école, les profs aiment leurs élèves, ces derniers s’adaptent bien... Pour autant, le portrait n’est pas rose. L’environnement actuel, anxiogène, laisse des traces. 

Tout le monde est sur le qui-vive. Les profs doivent composer avec la sécurité sanitaire. « Quand tu crains pour ta propre santé et sécurité, ce n’est pas aisé de combler le besoin d’accomplissement des élèves », souligne la professeure Anne Lessard. Et ce stress est contagieux, disent les neurosciences.

Carole Veillette et Rachel Blouin, psychologues scolaires au centre de services scolaire du Val-des-Cerfs

Selon Jasmin Roy, on note aussi une augmentation de l’agressivité chez les jeunes et une hausse des conflits familiaux. « Il y a plus d’agressivité, car les jeunes sont confinés dans le même groupe, ils sont tannés d’être toujours enfermés avec les mêmes personnes, ils ont moins l’occasion de sortir, de ventiler, d’où l’importance de réaménager des activités extérieures. »

Jasmin Roy, président de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais qui soutient le développement des compétences émotionnelles et relationnelles des jeunes

M. Roy indique qu’un tiers des élèves aurait des difficultés d’adaptation aux nouvelles réalités, faisant référence aux travaux de Julie Lane, professeure en adaptation scolaire et sociale à l’Université de Sherbrooke.

Une étude universitaire récente (Pascuzzo et Laurier, de l’Université de Sherbrooke) avance que la détresse psychologique sévère chez les élèves est supérieure cette année par apport à la précédente année scolaire.

Le président de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais dénonce le manque de direction claire du gouvernement du Québec à ce sujet. « Qui sont ces jeunes en difficulté ? Quel est le plan du gouvernement sur le bien-être à l’école ? Qu’est-ce que les enseignants doivent évaluer en contexte de pandémie ? » Le gouvernement ne donne aucune réponse claire, dit-il.

Selon Anne Lessard, les enseignants sont laissés à eux-mêmes. « Il y a eu beaucoup d’emphase de mise sur les anges-gardiens du système de santé, compare-t-elle. Les enseignants ont de très très grands défis, et ont aussi besoin de valorisation et de reconnaissance. » Jérôme Savary

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DES BESOINS PLUS GRANDS

Les citoyens en détresse sont plus nombreux à demander de l’aide en cognant à la porte du Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska depuis le début de la pandémie. Et leurs besoins sont plus grands, ce qui entraîne davantage d’interventions. 

« Il y a plus de détresse. Les demandes d’aide sont à la hausse», confirme Lorraine Deschênes, directrice intérimaire de la ressource.

Ce constat est surtout observé depuis le début de la deuxième vague de la COVID-19. 

« C’est surtout dans la gravité des problématiques qu’on voit une différence [avec la première vague], plus que dans le nombre de demandes. Avant, ça pouvait peut-être demander quelques contacts alors que maintenant, ça va peut-être en demander le double », expose Mme Deschênes. 

La durée des éléments «stresseurs», en l’occurrence la pandémie, joue un rôle capital. Plus il s’étire dans le temps, plus les effets sont grands.
« Les suivis étroits ont augmenté du tiers dans l’année. Ça va avec l’ampleur des problèmes et de la détresse. Ce sont des suivis réservés à des situations les plus graves. C’est le service qui semble avoir connu la plus grande augmentation », précise la directrice intérimaire. 

Des aînés qui souffrent

Le centre de prévention du suicide constate que les aînés sont plus nombreux à souffrir.

« Il y en a toujours eu, mais cette année, cette population a une hausse marquée en nombre absolu et en pourcentage de notre clientèle. On peut certainement avancer que l’isolement et l’anxiété y contribuent », estime Lorraine Deschênes. 

Directrice intérimaire du Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska, Lorraine Deschênes observe un niveau de détresse plus élevé au sein de sa clientèle.

Cet isolement semble aussi avoir gagné du terrain dans Brome-Missisquoi, où une plus grande proportion des demandes d’aide qu’à l’habitude a été formulée.

« C’est un grand territoire, les gens sont plus isolés qu’en Haute-Yamaska, donc peut-être que l’isolement se fait plus sentir. C’est un questionnement que nous avons », soulève-t-elle. 

Les spécialistes de la ressource, dont la grande majorité de la clientèle est composée de personnes suicidaires, ont jusqu’ici réalisé environ 4000 interventions. La bonne nouvelle, estime Mme Deschênes, est que les personnes souffrantes demandent de l’aide. 

Autre point positif: les policiers constatent moins de tentatives de suicide. Les agents de Granby en dénombrent 69 entre le 1er janvier et le 1er novembre 2020, soit 11 de moins que pendant la période correspondante en 2019. Du côté de Bromont, les policiers sont intervenus à quatre occasions en 2020 pour une tentative de suicide, soit une fois de plus que l’année précédente. 

Briser l’isolement

Les adultes qui vivent avec des problèmes en santé mentale sont aussi ébranlés par la pandémie et toutes les règles qui y sont associées. L’alternative en santé mentale l’Autre Versant, qui a pignon sur rue à Granby, les accueille davantage depuis quelques semaines, permettant ainsi de briser l’isolement.

« On a repris nos activités avec nos cours, avec les groupes, notamment sur le deuil en art thérapie et la pandémie entre là-dedans. Ça porte fruit », constate Joseph-Anne St-Hilaire, directrice de la ressource.

L’inquiétude d’être infecté par le virus et l’isolement, dit-elle, sont les mêmes préoccupations pour tous, qu’on vive ou pas avec un problème de santé mentale.
« La détresse se fait sentir chez monsieur et madame Tout-le-Monde», précise Mme St-Hilaire. 

Besoin d’aide? 

— Centre de prévention du suicide

1-866-appelle (277-3553) 

— Info-Social 811 en composant le 811