Des dizaines de personnes étaient réunies devant le CHSLD Villa-Bonheur, mardi à Granby, afin de crier haut et fort leur ras-le-bol.

Les employés du CHSLD Villa-Bonheur au bout du rouleau

En août dernier, La Voix de l’Est rapportait le cri du cœur d’une préposée aux bénéficiaires qui travaille au CHSLD Villa-Bonheur, à Granby. Au bout du rouleau, la femme tenait alors à lever le voile sur la détresse du personnel de l’établissement en raison de la pénurie de main-d’œuvre, ainsi que la sécurité « déficiente » pour les patients qui en découle. La situation se serait envenimée au cours des derniers mois, au point où des dizaines d’employés et sympathisants ont manifesté publiquement leur ras-le-bol, mardi.

Trois membres de l’équipe de Villa-Bonheur ont rencontré La Voix de l’Est afin de dresser le portrait de la situation, qu’elles décrivent comme étant « insoutenable ». Il s’agit de la préposée aux bénéficiaires (PAB) Vicky Chaput ainsi que de Nancy Mathieu et Danielle Roy, deux infirmières auxiliaires.

« Travailler auprès de la clientèle en CHSLD, c’est une véritable vocation. C’est exigeant physiquement et mentalement. Il n’y a pas si longtemps, on réussissait encore à avancer malgré l’énorme pression sur nos épaules. Mais là, on a beau avoir de l’altruisme, aimer ce que l’on fait, on a atteint le fond du baril. Ça ne peut plus durer comme ça. C’est notre santé qui est en jeu maintenant », a confié Danielle Roy, qui cumule des dizaines d’années d’expérience dans son domaine.

Selon Vicky Chaput, le personnel, déjà sur la corde raide depuis des années, voit la pression s’accroître en raison du départ d’une dizaine de PAB en congé de maternité. Elle fait d’ailleurs partie du nombre. « Et toutes ces préposées ne sont pas remplacées », a-t-elle mentionné.

« Chaque jour, on sait qu’on va entrer au travail avec des préposées en moins. La plupart du temps, ce sont les infirmières auxiliaires qui sont appelées en renfort. Soit pour qu’on en prenne plus sur nos épaules ou carrément pour faire le travail de préposée. Ça n’a pas de sens », a renchéri Nancy Mathieu.

La Voix de l’Est a obtenu copie de l’horaire de la semaine du 17 au 23 février à Villa-Bonheur. Au cours de cette période, les PAB manquants varient entre deux à huit par jour. La semaine précédente était similaire. Le ministère de la Santé demande un ratio d’un PAB pour six à sept usagers en CHSLD de jour. Cette norme passe d’un préposé pour 10 à 15 résidents le soir puis un pour 32 la nuit.

Bains

En août, la PAB que nous avions interviewée évoquait qu’elle trouvait aberrant le fait que tous les patients n’aient pas le même traitement. « Toutes les personnes ont droit à la dignité, d’être écoutées, soignées. Peu importe leur état de santé, mentale ou physique. Mais à Villa-Bonheur, on voit deux classes de résidents. Si les gens ont de la visite régulièrement, la direction exige qu’ils reçoivent un service cinq étoiles. Ça paraît bien et il n’y a pas de plainte. Pour les autres, ça varie », avait-elle déploré.

La situation n’a guère changé depuis, ont affirmé la PAB et les deux infirmières auxiliaires. « En ce moment, sur 99 résidents, près de la moitié n’ont pas eu de bain depuis environ trois semaines. Dans certains cas, ça fait plus d’un mois. Ce n’est pas par manque de volonté. On est carrément débordés et on passe notre temps à éteindre des feux », a imagé Nancy Mathieu, appuyée par ses collègues.

« On a décidé de parler parce que la sécurité des patients et leur dignité sont en jeu. On ne travaille pas avec des animaux, a clamé Danielle Roy. Ça prend un électrochoc pour que le message se rende. »

Trois membres de l’équipe de Villa-Bonheur ont rencontré La Voix de l’Est afin de dresser le portrait de la situation, qu’elles décrivent comme étant « insoutenable ». Il s’agit de la préposée aux bénéficiaires (PAB) Vicky Chaput (à droite) ainsi que de Nancy Mathieu (au centre) et Danielle Roy, deux infirmières auxiliaires.

Appuis

C’est par dizaines que des membres de l’équipe de Villa-Bonheur ont lancé un cri du cœur devant l’établissement, mardi. « M. Legault, on veut du personnel ! », ont-ils scandé à l’unisson au terme de la manifestation.

Plusieurs personnes s’étaient déplacées pour les appuyer. Louise Poulin-Boulanger était du nombre. « J’ai travaillé longtemps dans le réseau de la santé, a indiqué celle qui a fait carrière durant 33 ans comme infirmière à l’hôpital de Granby. Et ce qui se passe à Villa-Bonheur est déplorable. Quand mon mari est entré ici en 2015, ça allait bien. Mais, ça s’est grandement dégradé à partir de 2018, a-t-elle affirmé en entrevue. [...] C’est un signal d’alarme que le personnel lance. Il est temps de les écouter pour trouver des solutions. »

« La charge de travail est tellement grande que je dois prioriser les soins. Ce qui a des conséquences pour les résidents. Quelques-uns seront assis parfois huit heures dans la même position et autant d’heures avant que je change leur culotte. [...] Après ce genre de soirée, je m’en vais chez moi avec un sentiment d’échec, de négligence envers mes résidents. [...] C’est dur pour le moral d’être impuissant », a confié une PAB qui travaille sur l’équipe de soir, préférant que l’on taise son identité.


«  On a décidé de parler parce que la sécurité des patients et leur dignité sont en jeu. On ne travaille pas avec des animaux.  »
Danielle Roy, infirmière auxiliaire au CHSLD Villa-Bonheur

Francine Lacasse a travaillé durant près de 25 ans comme PAB à Villa-Bonheur. Elle a tiré sa révérence il y a quatre ans, exaspérée de se faire imposer constamment du « temps supplémentaire obligatoire », le fameux TSO. « J’adorais mon travail, mais ça devenait impossible de satisfaire les dirigeants. On me demandait constamment de rester après ma nuit de travail. C’est encore pire maintenant. C’est évident que le personnel est à bout. » Elle a tout de même choisi que sa mère en perte d’autonomie y soit hébergée. « Je voulais qu’elle soit ici parce que ce sont des gens de cœur qui travaillent à Villa-Bonheur. On ne peut pas les laisser tomber, il faut agir, ça presse. »

Micheline Fortier vient fréquemment voir sa sœur au troisième étage du centre d’hébergement. La détresse du personnel, dont elle a été témoin, l’a convaincue de participer à la manifestation devant le CHSLD. « La semaine dernière, il y avait un préposé avec une infirmière. Le jeune est rentré tous les soirs pendant six jours. Rendu au vendredi, le gars était seul. Il a craqué. Il s’est mis à pleurer et il est parti. Le personnel est constamment au bout de ses limites. »

« Je viens voir ma mère de 95 ans tous les jours. Et chaque fois, je me rends compte de la détresse du personnel », a fait valoir Diane Deslauriers. « Ils sont épuisés. On voit les cernes sous leurs yeux. Ça fait mal au cœur de les voir comme ça. En plus, on envoie des équipes volantes qui ne connaissent absolument pas les conditions des patients ; c’est incroyable d’en être rendu là », a renchéri Carole Morin.

Syndicats

Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) 4475, qui représente notamment les PAB à Villa-Bonheur, a confirmé à La Voix de l’Est que le CHSLD est un des endroits en Estrie où la pénurie de main-d’œuvre est la plus marquée dans ce domaine. « La situation est inquiétante », a indiqué la présidente de l’organisation, Emma Corriveau. De son côté, la conseillère syndicale du SCFP, Mélanie Cloutier, a mentionné que le problème a maintes fois été adressé à l’employeur, et que quelques pistes de solutions sont actuellement sur la table. « Mais pendant ce temps, a-t-elle concédé, c’est évident que le personnel est épuisé. »

De son côté, la présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin, s’est dite outrée que les résidents écopent pour la « gestion déficiente » des effectifs. « Des gens sans bain pendant des semaines, c’est inacceptable. Et ce n’est pas le personnel qui est à blâmer pour ça », a-t-elle soutenu, enjoignant les familles d’usagers à déposer des plaintes au Commissaire aux plaintes du CIUSSS de l’Estrie.

Selon Mme Séguin, l’employeur n’adopte pas la bonne approche dans le dossier. « Mettre à l’horaire des infirmières auxiliaires comme préposées aux bénéficiaires, c’est devenu un mode de gestion. Ça n’a plus de bon sens. Ce n’est pas en faisant de la substitution volontaire qu’on va régler le problème. »

Pistes de solutions

Stéphane Tétreault, directeur adjoint des ressources humaines au CIUSSS de l’Estrie, concède que la situation est loin d’être rose à Villa-Bonheur. « Dans un monde idéal », on ne devrait pas avoir de TSO, a-t-il avoué.

Le portrait n’est toutefois pas complètement sombre. Parmi les pistes de solutions que préconise le CIUSSS de l’Estrie figure l’embauche dès l’été prochain, comme PAB, d’étudiants de première année à la technique de soins infirmiers. Le CIUSSS fait aussi appel à des équipes volantes, notamment pour contrer l’absentéisme. Idem en ce qui concerne le recours à du personnel provenant d’agences externes.

Un projet d’alternance « travail-étude » pour les PAB est également dans les cartons au Centre régional intégré de formation (CRIF) à Granby.