Michèle Pelletier scolarise deux de ses trois enfants, dont Mia, à la maison.

L’école à la maison

Deux des enfants de la Granbyenne Michèle Pelletier, Mia et Bastien, sont scolarisés à la maison depuis deux ans et demi en raison d’un litige avec l’école primaire que fréquentait son aînée. La cadette de la fratrie, Charline, a pour sa part choisi de demeurer à l’école.

En cinq ans, le nombre d’élèves québécois scolarisés à domicile a pratiquement doublé, passant de 1037 pour l’année scolaire 2011-2012 à 1928 en 2015-2016. Dans la région, la hausse est soutenue, mais pas aussi frappante. Deux mères ayant choisi cette avenue ont accepté de témoigner de leur expérience.

« L’important, c’est que tout le monde soit bien. On y va une année à la fois », explique la mère de famille qui n’exclut pas un retour en classe si tel est le désir de ses rejetons.

Pour sa part, Stéphanie Ross-Hamel scolarise elle-même Zacary, dix ans, et Léanie, huit ans, depuis l’automne dernier. Une décision prise après deux ans de réflexion et de nombreuses « épreuves négatives » vécues dans le système scolaire, sans compter l’intimidation qui sévit dans bon nombre de cours d’école.

« Je ne porte pas de jugement envers les professeurs et autres professionnels. Je crois que la majorité que nous avons côtoyés de près ou de loin donnent plus que leur maximum avec ce que le gouvernement leur met à disposition », nuance Mme Ross-Hamel. La situation actuelle est cependant davantage en adéquation avec les valeurs de la famille, notamment quant à la question de médicamenter les enfants et son désir de laisser chacun évoluer à son rythme.

La fierté après l’angoisse
Les premiers pas dans l’aventure n’ont pas été faciles, mais Mme Pelletier assure avoir été bien guidée par la conseillère pédagogique de la commission scolaire du Val-des-Cerfs. « Ça a été plus facile que je ne le pensais. Au début, on doute beaucoup. Je me disais : je ne suis pas enseignante, se souvient la Granbyenne. Puis, j’ai compris qu’il y a autant de façons de scolariser son enfant à la maison que de familles qui le font. »

Le grand saut amène sa part d’inquiétudes. « Bien entendu que c’est compliqué ! C’est une décision tellement importante et angoissante. Serai-je à la hauteur du défi ? Vais-je garder le cap ? Est-ce que c’est la chose à faire ? Vais-je ruiner leur avenir ? [De] tout mettre en place avant le jour J me [semblait] totalement impossible », se souvient Mme Ross-Hamel.

Accepter que rien ne soit parfait a enlevé un énorme poids sur ses épaules. Bien que l’aventure ait débuté en novembre, la travailleuse autonome estime être encore dans une période d’ajustement. « L’enjeu est grand, donc la pression est énorme chaque jour. [...] Il y a des journées où nous devons revoir notre approche pour certaines matières. C’est OK si les enfants sautillent en me récitant leurs multiplications, c’est correct aussi de faire notre français couché dans une tente dans la salle de jeu. [...] Ce qui est certain, c’est que quand je ferme les yeux chaque soir, je suis fière de ce que nous accomplissons en famille, en équipe. Le lendemain, le soleil se lève, et nous avons l’opportunité de faire mieux que la veille. »

Selon Mme Pelletier, environ trois avant-midi sont nécessaires chaque semaine pour dispenser la matière à assimiler. « Ça nécessite moins de temps que dans une classe, car le ratio est un pour un. Je ne suis pas comme l’enseignante, qui doit gérer toute une classe », explique la mère de famille. L’enseignement est effectué selon les intérêts des « élèves ».

Passionnée de science, Mia a déjà terminé l’apprentissage de cette matière pour l’année scolaire complète, tout comme l’anglais. Comme elle préfère dessiner que rédiger, sa mère a eu l’idée de lui faire réaliser une bande dessinée pour assimiler ses notions de français. Le produit final a même été édité et vendu dans le cadre de la journée des Petits entrepreneurs ; les profits ont été versés à Leucan.

Stéphanie Ross-Hamel établit son calendrier scolaire avec un mois d’avance. Cela lui permet de moduler l’enseignement selon les circonstances et les opportunités que la vie apporte à sa famille.

Une vie sociale riche
Au Québec, on a tendance à croire que la socialisation des enfants ne passe que par la cour d’école, constate Mme Pelletier. « Pourtant, à l’école, l’enfant socialise avec le même groupe d’enfants de son âge et les mêmes adultes. Ce n’est pas si extraordinaire que ça. »

Ce n’est pas parce qu’ils sont scolarisés chez eux que les enfants de Michèle Pelletier n’ont pas d’amis, au contraire. « J’ai bien plus d’amis que quand j’allais à l’école, et je peux les voir plus souvent ! » lance Mia avec aplomb.

Stéphanie Ross-Hamel abonde en ce sens. La Granbyenne prétend même que ses enfants ont une meilleure vie sociale depuis qu’ils ont quitté l’école. « Mes enfants ont des amis qu’ils peuvent appeler et voir en soirée et les fins de semaine. Ils correspondent avec des enfants d’autres pays, ce qui est bon pour leur français et leur culture. Je dirais même que leur attitude face aux autres s’améliore puisqu’ils vivent une expérience différente. Leurs amis sont intrigués par leur quotidien ; ils ont beaucoup de choses à se raconter », dit-elle.

« On apprend à mieux se connaître »
Chaque année, la commission scolaire doit valider que les enfants scolarisés à la maison ont atteint les objectifs d’apprentissage. Cela s’effectue par le passage d’examens ou par l’analyse d’un portfolio des différents travaux réalisés par l’élève.

C’est cette avenue qu’a choisie Mme Pelletier, jugeant celle-ci beaucoup plus adaptée à la situation de ses enfants. « À l’école, l’apprentissage se fait par cycles et les examens le reflètent. Ça se peut que mon parcours ne se fasse pas dans le même ordre. »

Michèle Pelletier voit beaucoup de positif dans la scolarisation à domicile. « On garde la relation parent-enfant, qui ne devient pas une relation professeur-élève. Ça peut parfois compliquer les choses, mais en bout de ligne, ça a créé des liens. On a appris à mieux se connaître. »

« Même les enfants se sont rapprochés. Le frère et la sœur sont toujours ensemble », renchérit la Granbyenne.

« Pour nous, le plus gros avantage est le bonheur et l’épanouissement de nos enfants. De les voir s’améliorer et évoluer à leur rythme est fantastique. Je n’aurais jamais cru percevoir ce changement si rapidement, raconte Mme Ross-Hamel. Je suis heureuse de voir la fierté dans leurs yeux quand je leur dis qu’ils sont intelligents et talentueux. Cela me confirme que notre choix était le bon. »

Priorité à la réussite de l’enfant

Il existe tout autant de raisons de scolariser un enfant à la maison que d’enfants qui vivent cette expérience, soutiennent toutes les sources sondées par La Voix de l’Est. Qu’importe la manière choisie par le parent, ce qui importe pour tous, c’est la réussite scolaire de l’enfant.

À la commission scolaire du Val-des-Cerfs, environ 40 % des élèves qui sont retirés de l’école le sont pour « vivre une expérience éducative de type environnemental, écologique [ou] culturel » visant à susciter chez l’enfant une ouverture sur le monde, précise Paule-Andrée Bouvier, directrice des communications et des affaires publiques. « Cela se déroule généralement sur une ou deux années. Il s’agit d’une tendance [qu’on observe] depuis quelques années en Amérique du Nord, surtout en Californie et en Colombie-Britannique », a-t-elle indiqué dans un échange de courriels.

Par ailleurs, environ 30 % des élèves scolarisés à domicile le sont pour des raisons religieuses ou en lien avec les valeurs familiales ; un élève sur cinq reçoit son éducation par ses parents lors d’un voyage à long terme à l’étranger. Enfin, 10 % des élèves sont absents des bancs d’école pour vivre selon les principes de la simplicité volontaire, note Mme Bouvier.

« Chaque cas est unique », mentionne Joanne Gosselin, conseillère pédagogique à la commission scolaire du Val-des-Cerfs. 

Planification et soutien

Loin de décourager les parents de scolariser leurs enfants à la maison, Mme Gosselin voit plutôt son rôle comme celui d’une accompagnatrice pour que cette expérience se déroule dans les meilleures conditions possible. « L’important, comme le demande le ministère, c’est que l’enseignement et l’expérience éducative prodigués par le parent soient équivalents à ceux de l’école. Moi, [le parent], je l’aide à y parvenir. Je l’accompagne pour qu’il en soit capable », dit-elle.

« Je suis en quelque sorte la gardienne de ces enfants. Je vise leur réussite scolaire », ajoute celle qui occupe cette importante fonction depuis deux ans et demi au sein de la CSVDC.

La clé du succès d’une telle aventure réside dans une bonne préparation. « Quand les parents choisissent de ne pas réinscrire leur enfant à l’école, ils doivent nous soumettre une planification annuelle, explique Mme Gosselin. Ensuite, je regarde le bulletin de l’enfant pour identifier les défis qui pourraient survenir et proposer des stratégies. Par exemple, si l’enfant a de la difficulté en lecture, je propose que les séances de lecture se tiennent le matin, quand c’est plus propice à l’apprentissage. »

Lorsqu’elle les rencontre, la conseillère pédagogique présente aux parents tous les programmes éducatifs et la progression des apprentissages que l’enfant devra suivre. Elle identifie ensuite avec eux les éléments incontournables qui doivent se retrouver dans leur planification.

« La technologie aide beaucoup ! Il existe plein de petits sites qui peuvent aider les parents éducateurs dans leur tâche », indique Mme Gosselin.

Le soutien, tout au cours du processus, est aussi déterminant, tant pour la réussite scolaire de l’enfant que pour le parent. Celui-ci peut d’ailleurs faire appel à l’Association québécoise pour l’éducation à domicile, un organisme à but non lucratif qui outille les parents et qui œuvre à faire connaître cette avenue d’apprentissage alternative.

Bien sûr, Joanne Gosselin est également à la disposition des parents, qui peuvent avoir des interrogations à tout moment. Elle rencontre les parents en moyenne deux fois par année scolaire. « Mais je reçois souvent des appels ! » lance-t-elle, le sourire dans la voix.

« Je crois que la clé du succès est l’écoute et une confiance réciproque, ajoute la conseillère. Après tout, nous avons tous à cœur la réussite de l’enfant. »

Ce que dit la loi

L’article 599 du Code civil du Québec stipule que «les père et mère ont, à l’égard de leur enfant, le droit et le devoir de garde, de surveillance et d’éducation.»

L’article 15 de la Loi sur l’instruction publique prévoit pour sa part qu’un enfant peut être dispensé de fréquenter une école s’il reçoit à la maison un enseignement et «une expérience éducative qui, d’après une évaluation faite par la commission scolaire ou à sa demande, sont équivalents à ce qui est dispensé ou vécu à l’école.»

Joanne Gosselin, conseillère pédagogique à la commission scolaire du Val-des-Cerfs