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Le biologiste de l’Université Laval Stéphane Boudreau fait partie d’une équipe internationale qui a colligé des informations sur la limite des arbres dans 151 sites répartis partout dans l’Arctique.
Le biologiste de l’Université Laval Stéphane Boudreau fait partie d’une équipe internationale qui a colligé des informations sur la limite des arbres dans 151 sites répartis partout dans l’Arctique.

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Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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Avec le réchauffement climatique, la toundra ne pourra pas faire autrement que de reculer de plus en plus vers le nord, à mesure que la forêt s’avancera. C’est inexorable. Mais à quelle vitesse la limite des arbres progresse-t-elle vers les pôles? À peu près tous les modèles prévoyaient que la forêt boréale grugerait au moins 1 km de toundra par année, voire plus de 10 km/an au cours du XXIe siècle. Mais la réalité sur le terrain, elle, raconte une toute autre histoire : autour de 100 mètres par année tout au plus, et même aussi peu que 10 m/an dans certaines régions comme le Nunavik.

Le biologiste de l’Université Laval Stéphane Boudreau fait partie d’une équipe internationale qui a colligé des informations sur la limite des arbres dans 151 sites répartis un peu partout dans l’Arctique. Et les résultats, parus en avril dans la revue Global Change Biology, sont on ne peut plus clairs : en présumant que les arbres vont «suivre» les changements climatiques presque instantanément, ces prévisions (y compris celles du GIEC) surestiment de beaucoup leur capacité de migration. Notons que le premier auteur et l’auteure «sénior» de l’étude sont respectivement W. Gareth Rees, de l’Université de Cambridge, et Olga Tutubalina, de l’Université d’État de Moscou.

«La majorité des facteurs pris en compte dans ces modèles-là sont basés sur le climat et pratiquement rien d’autre, explique M. Boudreau. Donc ils ont tendance à surévaluer le potentiel de migration des espèces parce qu’ils ne tiennent pas compte de facteurs écologiques, comme l’effet des herbivores qui vont brouter les jeunes pousses. Ça va limiter la capacité des espèces à s’établir et à se reproduire, et ça va induire des différences marquées entre ce que les modèles prédisent et la réalité. Et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne la limite des arbres, qui a plus d’inertie que d’autres. La limite des arbustes, par exemple, va bouger beaucoup plus facilement : une petite augmentation de température ou dans les précipitations peut la faire avancer de façon importante. Mais pour les arbres, c’est plus complexe, pour toutes sortes de raisons. Par exemple, en hiver dans le Grand Nord, il va souvent y avoir des cristaux de glace balayés par les vents qui vont éroder l’écorce. Pour les arbustes qui sont ensevelis sous la neige, ce n’est pas bien grave. Mais pour les arbres comme l’épinette noire, qui a besoin de pousser en hauteur pour se reproduire, c’est vraiment problématique.»

Sur le terrain, donc, où tous ces facteurs entrent en ligne de compte, M. Boudreau et ses collègues ont trouvé que la ligne des arbres progresse vers le nord dans un très courte majorité des sites étudiés (52 %) et qu’elle est stable dans presque la moitié des cas (46 %) — elle ne recule vers le sud à peu près jamais (2 %), par contre. En moyenne, l’avancée vers le nord qu’ils ont mesurée est de 37 mètres par année, même si cela varie d’une région à l’autre : jusqu’à 300 m/an dans l’Ouest canadien et le nord de l’Europe, mais seulement 10 m/an au Nunavik (qui ne s’était que très peu, sinon pas du tout réchauffé jusqu’aux années 1990).

Fait intéressant, l’étude a trouvé que l’augmentation de la température ne semble pas être le facteur le plus déterminant de l’histoire. En comparant le réchauffement dans les endroits où la limite des arbres a avancé et ceux où elles s’est avérée stable, les chercheurs n’ont pas trouvé de différence significative, sauf pour quatre mois de l’année — pendant lesquels le réchauffement était plus prononcé là où la limite des arbres était… stable ! Ce sont plutôt les précipitations qui, en devenant de plus en plus fortes à certaines périodes de l’année critiques pour les jeunes pousses (soit de juillet à septembre), semblaient aider les arbres à s’installer plus au nord.

À l’ère des mesures à grande échelle prises par satellites, il peut sembler étonnant qu’une équipe de chercheurs se soit rabattue sur une série de mesures très locales prises sur le terrain, mais malgré tous les moyens technologiques dont on dispose, il reste difficile de «tracer» la ligne des arbres sur de grandes surfaces. Les satellites sont capables de détecter la chlorophylle dans les feuilles des arbres et arbustes, donc de suivre l’avancée de la végétation vers le nord. Mais distinguer les feuilles des arbres de celles des arbustes à partir de l’espace est une autre paire de manche, dit M. Boudreau.

«C’est vrai qu’avec les données satellitaires, on peut confondre la progression des arbustes avec celle des arbres, explique-t-il. Souvent, pour les distinguer, on va comparer les images satellites prises en hiver avec celles de l’été, et en hiver on suppose que les arbustes sont couverts par la neige. Mais il n’existe pas encore d’outil qui permette facilement de distinguer les deux à grande échelle. On peut le faire localement, mais pas à très grande échelle.»

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