Ronny Miranda attend la décision du ministère de l’Immigration pour savoir s’il pourra travailler au Canada.

Le sort des travailleurs honduriens en suspens

Il a été reçu comme une vedette à la télévision du Honduras, mais les emplois que Michel Beaudin avait alors proposés aux Honduriens se sont transformés en cauchemar. À la suite de blessures, de menaces et de promesses brisées, sept employés d’Équipe Sarrazin originaires de ce pays d’Amérique centrale se sont réfugiés dans une église de Granby. Ils y sont depuis plusieurs semaines et attendent maintenant les décisions du tribunal du travail et du ministère de l’Immigration qui décideront de leur sort.

L’histoire débute au Honduras, à la fin du mois de février 2017. « Opportunité pour venir travailler au Canada », titre la grande chaîne de télévision hondurienne Canal 6. Des dizaines d’hommes attendent alors en ligne pour tenter leur chance. Le représentant régional du ministère du Travail hondurien, Alexander Leiva, enchaine les entrevues à la télévision locale et bombe le torse : ce n’est pas tous les jours qu’une compagnie canadienne se déplace pour recruter des travailleurs dans ce pays marqué par le chômage, la violence et la corruption. 

Un Granbyen est au cœur de tout ce brouhaha. Il s’agit de Michel Beaudin, directeur du personnel pour l’entreprise d’attrapage de poulets Équipe Sarrazin. Celui-ci est en mode séduction, son entreprise est en constant manque de personnel et il espère former plusieurs équipes de travail avec les travailleurs honduriens. 

Ils sont un millier à tenter leur chance, mais seulement une trentaine d’entre eux s’envoleront pour le Québec. L’employeur les avertit qu’il s’agit d’un emploi difficile, mais c’est une vidéo « sans lien avec la réalité » qu’on leur montre, selon la coordonnatrice du centre évangélique Restauration et Réveil, Cecilia Arce, rencontrée par La Voix de l’Est. Elle a accueilli ces travailleurs réfugiés depuis la mi-janvier au centre où elle travaille.

Possibilité de s’installer

Pour passer au travers des démarches administratives, les travailleurs ont contracté des dettes importantes. Ils signent d’abord un contrat de travail en espagnol conforme aux normes québécoises. On leur promet un équipement de travail adéquat. Surtout, on leur fait miroiter la possibilité d’obtenir la citoyenneté canadienne. Une information qu’Alexander Leiva répétera aux journalistes honduriens de HCH : « C’est une possibilité, ils ont des bonnes chances s’ils font preuve de motivation et d’engagement. »

En octobre, des employés d’Équipe Sarrazin les attendent à la sortie de l’avion. Dans le camion qui les transporte vers Granby, on leur fait signer un contrat de travail en français qu’ils ne comprennent pas.

Sur place, le travail est extrêmement exigeant. Les travailleurs doivent courir pour attraper les poulets dans d’immenses poulaillers, en attraper jusqu’à cinq par mains et traverser la grange de nouveau pour jeter leurs prises dans un camion. Jusqu’à 30 000 poulets par équipe peuvent être attrapés chaque jour.

Un mois sans équipement

Les travailleurs ont dû travailler un mois sans aucun équipement. Ce sont surtout les vêtements chauds et les gants qui ont fait le plus défaut. Certains ont souffert d’hypothermie et tous se sont blessés aux mains. « À l’hôpital, ils ont constaté que j’avais perdu les sensations au bout des doigts », avoue Ronny Miranda, en entrevue avec La Voix de l’Est, jeudi. Les hommes ont encore sur leurs téléphones des photos impressionnantes où l’on peut voir leurs mains complètement gonflées. S’ajoutent rapidement les maux de dos. 

Leurs blessures de plusieurs hommes se sont aggravées et les ont forcés à se rendre à l’hôpital. Une traductrice envoyée par Équipe Sarrazin les accompagne. Lorsque le médecin propose quatre semaines de vacances à Ever Alexis Mendoza Mateo, la traductrice refuse et négocie plutôt deux semaines, au désarroi de M. Mendoza. 

On finit par les avertir que leur contrat de travail sera déchiré et qu’ils devront retourner au pays. Une menace bien concrète puisqu’un de leurs collègues avait subi le même sort. 

Les premiers travailleurs ont commencé à arriver au centre évangélique Restauration et Réveil à la mi-janvier et quelques-uns se sont ajouté jusqu’au mois de mars. « Ils capotaient », se souvient Mme Arce.

Contacté par La Voix de l’Est, Michel Beaudin, d’Équipe Sarrazin, a nié toutes les informations rapportées par les Honduriens contre son entreprise.

Équipe Sarrazin est la plus importante compagnie d’attrapage de poulet au Québec. Basée à Granby, elle travaille aux quatre coins de la province pour les usines de transformations comme celle d’Exceldor et d’Olymel. 

Les responsables de la communication chez Exceldor n’ont pas répondu aux demandes d’entrevues de La Voix de l’Est.

DES QUÉBÉCOIS MIEUX PAYÉS

L’attrapage de poulet est un domaine « macho » et « cowboy », indique le délégué syndical de l’Alliance des travailleurs agricoles, Julio Lara, en entrevue téléphonique. 

« Les Québécois qui travaillent pour l’entreprise sont systématiquement plus payés », avance la coordonnatrice de l’Alliance, Marie-Jeanne Vandoorne. « Ils sont presque toujours cadres ou chefs d’équipe », ce qui expliquerait, selon l’employeur, que leur salaire est jusqu’à trois fois supérieur à celui de leurs collègues sud-américains. 

Les travailleurs latinos gagnent un salaire net de 293 $ par semaine de 35 h, selon la fiche de paie qui a pu être consultée par La Voix de l’Est. L’employeur fait payer différents frais à ses employés comme le logement et la connexion internet.  

Les ouvriers du Honduras se sont rapidement rendu compte que leurs homologues québécois avaient pour habitude de consommer beaucoup de drogue pour supporter la dureté du travail. « Surtout de la marijuana et des amphétamines », soutient le délégué syndical Julio Lara. La coordonnatrice du centre évangélique Restauration et Réveil, Cecilia Arce, se souvient que le syndicat avait rencontré l’employeur notamment à ce sujet et que des affiches avaient été posées dans les camions. Selon les travailleurs, la situation ne s’était pas améliorée.  

La responsable du centre de Restauration et réveil, Cecilia Arce, a pris les sept travailleurs honduriens sous son aile.