La création de l’Observatoire de l’action communautaire vise notamment à documenter la totalité des impacts du contexte pandémique sur toutes les sphères d’activités du communautaire.
La création de l’Observatoire de l’action communautaire vise notamment à documenter la totalité des impacts du contexte pandémique sur toutes les sphères d’activités du communautaire.

Le milieu communautaire sous la loupe d’un observatoire

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
La pandémie de la COVID-19 a affecté l’action communautaire autonome de plusieurs façons, et ce, aussi bien à court, moyen qu’à long terme. Afin d’en détailler les effets et les besoins, aussi bien sur les opérations des différents organismes que sur leurs travailleurs eux-mêmes et leur clientèle, le milieu a décidé de se doter d’un observatoire en règle chargé de recenser et d’analyser les bouleversements qu’il traverse.

«Il existe très peu de recherches et de données sur l’action communautaire autonome, et encore moins réalisées par et pour les gens du milieu», souligne Caroline Toupin, coordonnatrice du Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), qui est derrière la création de l’Observatoire de l’action communautaire autonome (OACA), en partenariat avec Table nationale des Corporations de développement communautaire (TNCDC).

Un «projet ambitieux», reconnaît le président de celle-ci, Martin Boire, qui vise à la fois à documenter les impacts du contexte pandémique sur toutes les sphères d’activités du communautaire, que ce soit son financement, son militantisme, ses actions populaires et la défense des droits des personnes les plus vulnérables, mais aussi à mettre en lumière le rôle important que les organismes ont joué durant la crise et à identifier les besoins qui existaient avant celle-ci ou qui en découlent.

«Les attentes et les besoins étaient grands bien avant la COVID et ça n’est pas allé en diminuant, a souligné M. Boire, également directeur général de la CDC de Longueuil. On espère que le nouveau plan d’action du gouvernement pour le milieu communautaire tiendra compte de notre nouvelle réalité afin qu’on puisse être encore là, si une autre crise arrive.»

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale Jean Boulet avait annoncé un financement gouvernemental de 175 000$ pour l’initiative, quelques minutes plus tôt lors de la conférence de presse virtuelle annonçant la création de l’Observatoire. Les activités de ce dernier seront aussi soutenues par la Fondation Lucie et André Chagnon et la Fondation Béati.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Les constats des recherches menées par l’Observatoire influenceront certainement le futur Plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire (PAGAC) afin que celui-ci soit véritablement en phase avec la réalité vécue par les travailleurs sur le terrain et les besoins de leurs clientèles, a assuré le ministre.

«La plupart des problématiques ont été accentuées par la pandémie, a-t-il reconnu. Les organismes ont su réorganiser rapidement leurs services pour poursuivre leur mission d’être présent pour les populations vulnérables, et il est important pour moi d’accompagner les organismes dans leur adaptation à de nouvelles réalités. C’est pourquoi je garde le cap pour le futur plan, qui reverra le mode de financement des organismes et qui veillera à reconnaître ceux-ci à leur juste valeur.»

D’un autre côté, ces conclusions permettront aux acteurs du milieu communautaire d’être encore plus conscients du contexte dans lequel ils oeuvrent et ils pourront développer de nouveaux outils pour s’adapter à ce nouveau climat de travail, estime le ministre.

Le directeur général de l’Adoberge Jonathan Dussault.

Toujours plus vulnérables

Ce besoin d’information existe depuis longtemps, et la pandémie a révélé l’importance de bien documenter les contrecoups subis par les organismes.

Par exemple, l’Adoberge a été contrainte de fermer ses portes alors que son rôle est de fournir une ressource en hébergement pour des adolescents qui traversent une période difficile. «On a revu nos services de A à Z et tout bonnement, ce sont plus de 200 contacts qu’on a faits à distance avec les jeunes», illustre le directeur général Jonathan Dussault.

Celui-ci n’a pas manqué de souligner le sous-financement qui empêche des organismes comme le sien de développer leur offre de services. «Ça fait très longtemps qu’on souhaite offrir un service post-hébergement à nos anciens, pour voir comment ça va et leur offrir du soutien si nécessaire, indique M. Dussault. Malheureusement, ça ne cadrait pas avec l’aide d’urgence qui était disponible. Sans financement, on ne pourrait jamais offrir ce service-là à long terme et c’est inutile de le lancer seulement pour quelques mois.»

Martin Boire, président de la Table nationale des Corporations de développement communautaire

Qui plus est, les organismes sont embourbés par la charge administrative liée à la reddition de compte auprès des différents bâilleurs de fonds. «Ça n’a pas de sens que des organismes comme nous doivent, année après année, partir à la recherche de 50% de leur financement», a martelé le directeur général, qui craint pour la survie de certains organismes privés de leurs activités de financement en raison de la pandémie.

Tout ça accroît le risque d’épuisement des travailleurs du communautaire, habitués de faire plus avec moins. Cela rejoint aussi les résultats d’un sondage dévoilés la semaine dernière dans les journaux regroupés au sein de la Coopérative nationale de l’information indépendante et selon lesquels les travailleurs du milieu communautaire étaient épuisés. Les crises font toujours reculer les droits des personnes vulnérables, en plus de renforcer les inégalités, estime quant à elle Marielle Bouchard, salariée de de l’organisme Rose du Nord.

La prestation de base d’aide sociale ne couvrant pas les besoins essentiels, les bénéficiaires de l’aide de dernier recours ont dû faire des choix douloureux face à la flambée des prix des denrées et des produits hygiéniques pendant la pandémie. «Ces gens-là ont dû soit absorber la hausse des prix sans être compensés, soit se priver de choses dont ils ont besoin au quotidien», a laissé entendre l’intervenante.

Soutien mieux ciblé

Selon M. Boire, les résultats des recherches menées par l’Observatoire feront en sorte que le soutien aux organismes communautaires sera mieux ciblé.

En ce sens, un premier volet du projet consistera en un sondage lancé vendredi par l’Institut de recherche et d’information socio-économiques, en parallèle duquel un court questionnaire sera envoyé aux quelques 4000 instances de l’action communautaire autonome. Le Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) s’impliquera pour sa part à déterminer les impacts de la pandémie sur les conditions de travail des acteurs du milieu communautaire alors que l’Observatoire québécois des inégalités documentera les effets de la crise sur les inégalités sociales.

Des groupes de discussion et des entrevues seront ensuite menés au cours de l’hiver. Le processus culminera du 22 au 24 mars avec la tenue du forum virtuel Voir grand, où seront partagés les premiers fruits des recherches de l’Observatoire et de ses partenaires.

Les travaux s’articuleront en fonction de deux approches, indique-t-on, soit l’approche féminine intrinsèque — parce que les femmes sont plus susceptibles de faire partie de la clientèle vulnérable des organismes, mais aussi d’y oeuvrer; tout comme les personnes racisées et immigrantes — et l’approche «par et pour le milieu», c’est-à-dire en impliquant de très près les sujets de la recherche à toutes les étapes du processus.