Insatisfait des réponses, le client, Jean-François Éthier, a invité le préposé du centre d’appel à retourner dans son pays. Le Tribunal a condamné le comportement discriminatoire à la dignité de M. Jied.

Un ex-abonné de Bell Canada condamné pour des insultes racistes envers un préposé

«Prends tes valises, prends ton turban puis décâlisse du Québec.» Un ex-abonné de Bell Canada vient d’être condamné par le Tribunal des droits de la personne à verser 4000$ à un préposé d’un centre d’appel de la compagnie de télécommunications pour lui avoir tenu des propos discriminatoires fondés sur son origine ethnique ou nationale.

Tunisien d’origine, Mohamed Jied vit au Canada avec sa famille depuis 2006. Entre février 2013 et octobre 2016, il occupe le poste de préposé dans un centre d’appel pour la compagnie Nordia, un sous-traitant de Bell Canada. Son travail consiste notamment à répondre aux appels de clients insatisfaits des services de télécommunications offerts par Bell et à tenter de dénouer l’impasse afin de conserver cette clientèle, résume le Tribunal des droits de la personne dans son jugement rendu le 22 novembre dans le district de Terrebonne.

«Câlisse d’immigrant»

Le 14 octobre 2016, M. Jied reçoit un appel de Jean-François Éthier, qui désire faire un suivi de sa demande de débranchement de ses services de télécommunications auprès de Bell. «Quelques brefs échanges ont lieu concernant la demande de M. Éthier, puis la conversation s’engage sur le fait qu’il semble y avoir un problème au sujet de l’envoi d’un courriel de la part de Bell confirmant que sa demande d’annulation a bien été reçue et traitée. M. Éthier déclare ne pas l’avoir reçu, alors que M. Jied affirme que ce courriel lui a bel et bien été envoyé», rapporte le Tribunal.

Jean-François Éthier demande alors à M. Jied de s’identifier et lui annonce son intention de porter plainte. M. Jied lui répond «Mohamed», fournit son numéro d’employé et informe M. Éthier de la procédure à suivre pour porter plainte en le référant à Bell directement. Le client insatisfait interroge ensuite M. Jied afin de connaître le montant qu’il devra payer à la suite de l’annulation de ses services, une question à laquelle M. Jied n’est pas en mesure de répondre. 

«C’est à ce moment précis que M. Éthier s’emporte subitement et que la conversation dégénère», écrit le Tribunal avant de citer quelques passages pas très édifiants de cette conversation.

«M. Éthier: Hey Mohamed, ça fait combien de temps que tu vis au Québec, toi? Il est peut-être temps que tu penses retourner chez vous toi avec, hein? As-tu pensé à ça?

M. Jied: Ah bon!

M. Éthier: Prends tes valises, prends ton turban puis décâlisse du Québec, ostie (inaudible).

M. Jied: Écoute-moi bien. Ça, c’est de l’insulte, ostie de (inaudible).

M. Éthier: Insulte, va donc chier!

M. Jied: Je suis canadien.

M. Éthier: Prends tes valises et décâlisse... (inaudible) niquabs.

[…]

M. Jied: Toi, t’es un d’où, toi? Hein? C’est quoi... (inaudible)?

M. Éthier: T’es juste un câlisse d’immigrant. Prends ton turban puis (inaudible).

M. Jied: Va te faire enculer d’accord? Jeune homme, va te faire enculer.

M. Éthier: (inaudible)

M. Jied: Tu viens me sucer la pipe? Tu veux bien me sucer la pipe? Viens me voir, je vais te la faire dans… (inaudible).

[…]

M. Éthier: Vous êtes tous des terroristes.

[…]

M. Jied: Aie Éthier! Aie Éthier! T’es un ostie, j’ai ton adresse ici. Mon ami, on se verra, d’accord mon bébé?

M. Éthier: Oui.

[…]»

Après cet appel, Mohamed Jied prend quelques minutes pour se calmer, puis tente à trois reprises de joindre M. Éthier par téléphone afin de s’excuser, «car en dépit de ce que M. Éthier lui a dit, M. Jied considère qu’il ne pouvait pas rétorquer comme il l’a fait envers un client de Bell», relate le Tribunal des droits de la personne. À chaque occasion, M. Jied n’obtient que la messagerie de M. Éthier. Il ne laisse aucun message.

Suspendu et repris

Le préposé rapporte la teneur de la conversation à un de ses supérieurs. Il sera suspendu avec solde par son employeur, puis congédié le 24 octobre 2016 en raison de son comportement lors de sa conversation avec M. Éthier. M. Jied contestera ce congédiement devant le Tribunal administratif du Travail et obtiendra gain de cause. Son congédiement sera commué en suspension sans solde pour une période de six mois. 

Mohamed Jied a déclaré devant le Tribunal des droits de la personne avoir été profondément blessé par les propos de M. Éthier. «Il est éprouvé par la brutalité de l’attaque et par le fait d’avoir été traité de terroriste et considéré comme un «moins que rien». […] Il s’agit pour M. Jied d’un premier événement de la sorte depuis son arrivée au Canada. Il en garde des séquelles sur le plan de l’anxiété qu’il lui arrive d’apaiser en consommant de l’alcool, ce qui contribue à engendrer des tensions familiales», rapporte le Tribunal, qui estime que M. Jied a «subi un préjudice moral important, grave et sérieux» et qui établit la valeur de ces dommages à 3000$. 

Le Tribunal condamne également Jean-François Éthier à verser 1000$ à M. Jied à titre de dommages punitifs. «Le Tribunal dénonce vivement le comportement de M. Éthier, qui a porté atteinte de manière discriminatoire à la dignité de M. Jied et qui, en plus du caractère offensant des propos émis, reléguait celui-ci à un statut de personne exclue de la société en raison de son origine étrangère», écrit-il.