John Haggie, un ancien chirurgien, dit craindre un retour aux années 20, avant l’arrivée de la pénicilline, lorsque les pneumonies et d’autres infections étaient parmi les plus grandes menaces médicales.

Surutilisation des antibiotiques: Terre-Neuve-et-Labrador, un cas à part

SAINT-JEAN, T.-N.-L. - Le ministre de la Santé de Terre-Neuve-et-Labrador - la province qui surclasse le reste du Canada et les États-Unis quant à l’utilisation excessive d’antibiotiques - prévient que la résistance aux médicaments engendrée par cette pratique pourrait provoquer une vague de morts causées par des infections.

John Haggie, un ancien chirurgien, dit craindre un retour aux années 20, avant l’arrivée de la pénicilline, lorsque les pneumonies et d’autres infections étaient parmi les plus grandes menaces médicales.

M. Haggie, un ancien président de l’Association médicale canadienne, déplore que les antibiotiques soient maintenant utilisés pour traiter des rhumes.

Lorsqu’il pratiquait en tant que chirurgien, M. Haggie se souvient qu’un patient avec une plaie ouverte sortait généralement de l’hôpital avec une prescription pour une série d’antibiotiques.

Pourtant, la littérature scientifique démontre qu’un tel traitement n’est pas recommandé, a-t-il indiqué en entrevue.

Les habitants de la province de Terre-Neuve-et-Labrador consomment en moyenne deux fois plus d’antibiotiques que leurs vis-à-vis des autres provinces. Mais la prescription excessive est un problème mondial, souligne M. Haggie.

«Il y a certainement eu une tradition, il y a environ 30 à 40 ans, que les antibiotiques étaient sécuritaires, infaillibles, qu’ils allaient être présents pour toujours, et que c’était toujours mieux d’en prendre que le contraire», a-t-il expliqué.

«Les gens prennent maintenant conscience que ce n’est pas sans risque, qu’il y a un revers et qu’ils ne seront pas là pour toujours si nous les utilisons de cette façon.»

Très au-dessus de la moyenne

Une étude fédérale a démontré que c’était à Terre-Neuve-et-Labrador qu’on retrouvait le plus haut taux de prescription en 2016, avec un total de 955 prescriptions par 1000 habitants. Dans le reste du Canada, on constatait une moyenne de 625 prescriptions par 1000 habitants.

C’est en Colombie-Britannique qu’il y a le taux de prescription le plus faible, selon le rapport du Système canadien de surveillance de la résistance aux antimicrobiens publié en novembre dernier. De son côté, le Québec se situait en bas de la moyenne, avec un taux d’environ 602 prescriptions sur 1000 habitants.

De plus, les prescriptions d’amoxicilline - un antibiotique utilisé pour traiter des infections bactériennes comme la pneumonie - sont particulièrement élevées à Terre-Neuve-et-Labrador.

L’étude a aussi examiné le taux d’achat d’antibiotiques dans les hôpitaux. Selon les conclusions, le Manitoba, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve-et-Labrador combinées ensemble avaient le plus haut d’achat par habitant.

M. Haggie a souligné que l’enjeu des antibiotiques ferait l’objet de discussions lorsque des experts du domaine se rencontreront au printemps à Saint-Jean, de Terre-Neuve.

Le Collège canadien des leaders en santé et SoinsSantéCan, qui représente les organisations de soins de santé et les hôpitaux de partout au Canada, se réuniront les 4 et 5 juin avant d’amener le débat à la rencontre des pays du G7, qui aura lieu les 8 et 9 juin dans la région de Charlevoix.

«Je sais qu’il y a des inquiétudes au niveau du [gouvernement] fédéral. Ce n’est pas aussi puissant que ce pourrait l’être. En même temps, ils ont été plutôt préoccupés, avec raison, par d’autres enjeux liés aux prescriptions, notamment sur les opioïdes», a-t-il déclaré.

Risque de «catastrophe»

Le docteur Patrick Parfrey, un néphrologue de Saint-Jean et dirigeant provincial de la campagne nationale Choisir avec soin, qui vise à éliminer toute procédure médicale inutile, estime que le ministre n’exagère pas le problème.

«Le risque est qu’une bactérie résistante aux antibiotiques se développe dans la communauté. Et si cela arrive, ce serait une catastrophe, alors nous devons réduire notre utilisation des antibiotiques - particulièrement alors que la quantité et le développement de nouveaux antibiotiques diminuent», a-t-il indiqué.

Le docteur Parfrey souligne qu’il est possible pour les médecins de se comparer avec leurs pairs en allant sur la page internet The Pharmacy Network. Les médecins sont pas identifiés, ni ciblés, assure-t-il.

Il espère que cet outil et une campagne de sensibilisation auprès du public contribueront à diminuer l’utilisation excessive d’antibiotiques.

«Je crois que c’est une première étape. Si ces interventions ne fonctionnent pas, alors des mesures plus directives seront nécessaires», a-t-il ajouté.