Ce sont les chansons qui font le gros du travail, chacune d’entre elles se révélant tellement évocatrice (les textes sont projetés sur l’écran), plombée de la lourdeur du labeur, des peurs omniprésentes et des inextinguibles espoirs.

«SLAV»: réussi malgré quelques faux pas

CRITIQUE / Certains trouveront assurément encore à redire, et Robert Lepage a bien prévenu que cette nouvelle version post-polémique de «SLAV» ne satisferait sans doute pas tout le monde. Mais les efforts palpables pour poncer les irritants du précédent spectacle, doublés du génie de l’homme de théâtre pour la mise en scène et de la beauté des anciens chants d’esclaves mis en musique par Betty Bonifassi, ont fait de ce SLAV «2.0» un spectacle réussi et un net pas vers l’avant.

Réussi, donc. Émouvant, certes. Renversant? N’allons pas jusque-là, nous sommes encore loin du spectaculaire de 887 ou des Aiguilles et l’opium. Mais SLAV est une production à part, une presque comédie musicale, qui met la musique sur un piédestal, le théâtre se mettant à son service. Le résultat est moins époustouflant, mais l’arrimage entre les deux a été fait avec grand soin. Et doublement après les événements que l’on sait.

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Clarifions tout de suite les questions brûlantes. Est-ce que des Blanches jouent des esclaves dans le champ de coton? Non, elles incarnent plutôt les servantes, celles qui transvident le fruit de la cueillette. Aucune non plus dans la scène portant sur l’incarcération massive des afrodescendants.

Est-ce que des Blanches jouent des Noires? Oui, lorsque sont évoqués les chantiers du chemin de fer et les esclaves en fuite à bord des trains, mais comme la distribution se compose de trois comédiennes blanches et de trois comédiennes afro­descendantes, elles ne deviennent jamais majoritaires. 

Il faut quand même avaler que Betty Bonifassi, celle qui a adapté les anciens chants d’esclaves recueillis dans les années 30 par Alan Lomax, soit le plus souvent la meneuse des chants (quoiqu’en fermant les yeux, on pourrait croire que cette voix vient du plus profond du Sud états-unien). En revanche, elle n’incarne plus la militante noire Harriet Tubman, mais revêt plutôt l’habit d’une Grizzly Bear («gardien de prison») ou d’une Quaker aidant les esclaves à fuir.

Quant aux autres formes d’esclavage, de celui exercé dans les Balkans au Moyen Âge aux esclavages modernes comme l’exploitation économique (un autre aspect qui avait été critiqué), elles sont effleurées au début et à la fin. C’est clairement l’esclavage des Noirs d’Amérique qui tient le haut du pavé, et la quasi-totalité des chansons servent à l’évoquer.

Il reste à voir si l’affirmation de l’historien Jean-Pierre Le Glaunec, selon lequel l’esclavage des enfants irlandais dans les anciennes colonies est une invention des suprémacistes blancs (un épisode qui est toujours évoqué dans le spectacle), aura des échos…

Arrestation arbitraire

La trame narrative a aussi été complètement renversée. On n’est plus en présence d’une jeune Noire en quête de l’histoire de ses ancêtres, guidée en cela par des Blanches, mais bien d’une Blanche (Estelle) qui part à la recherche d’une de ses ancêtres afro-­américaines. Elle a en effet découvert, grâce à son amie haïtienne Kattia, qu’une de ses aïeules, Lavinia Flowers, était une esclave ayant fui au Canada. Sans besoin de plus de motivation, les deux femmes partiront à la recherche de ces racines, Kattia étant notamment victime d’une arrestation arbitraire en Louisiane.

La nervosité ayant probablement joué un fort rôle pour cette «deuxième première», les interprétations, tant sur le plan du jeu que de la musique, n’étaient pas toujours sur la coche. Par contre, on retrouvait le don de Robert Lepage pour imaginer d’étonnants procédés techniques au service de son histoire, de la palissade devenant voie ferrée puis barreaux de cellule. L’utilisation d’un énorme écran en fond de scène s’est aussi avérée très utile pour créer des décors souvent nocturnes et très nostalgiques, mais aussi projeter des images d’archives… ou filmées en temps réel.

C’est le cas d’un des tableaux les plus poignants, celui de la chanson Prettiest Train, où Betty Bonifassi, en coulisses côté cour et invisible de la salle, se trouve au bout de la voie ferrée, pendant qu’un lorry vient du côté jardin, muni d’une caméra permettant de filmer l’interprète ainsi que les actrices qui miment l’acte de monter à bord d’un train en marche puis d’en sauter, le tout projeté en fond de scène. Tout simplement magnifique!

Mais ce sont les chansons qui font le gros du travail, chacune d’entre elles se révélant tellement évocatrice (les textes sont projetés sur l’écran), plombée de la lourdeur du labeur, des peurs omniprésentes et des inextinguibles espoirs.

L’avant-dernière scène, celle où les six femmes chantent en créole et font ensemble une danse d’origine africaine, sert à nous rappeler qu’en dehors du racisme systémique, de l’appropriation culturelle et la sous-représentation des minorités, il y a des centaines de Noirs et de Blancs qui ont atteint une forme d’égalité dans leur quotidien et ne voient plus la couleur de leur peau lorsqu’ils sont ensemble.

Cela ne nie pas le reste. C’est plutôt un encouragement à poursuivre la quête d’égalité, pour que ce qui existe déjà en micro se transpose un jour en macro. Et ça, personne ne pourrait vraiment être contre.