Les deux présumés passeurs ont mis le feu à leur voilier afin de détruire les preuves, mais en vain.

Saisie de cocaïne: Sainte-Anne-des-Monts sous le choc

SAINTE-ANNE-DES-MONTS — Dans les lieux publics, sur le quai ou sur les réseaux sociaux, les gens de Sainte-Anne-des-Monts ne parlent que d’une chose : la spectaculaire saisie de cocaïne de 100 millions $ survenue le 20 juillet en pleine mer des Caraïbes. Pour cause, l’un des deux occupants du navire qui transportait le butin est natif de l’endroit et y réside toujours : Martin Lepage, 53 ans.

«Tout le monde a ça dans la bouche, affirme un homme interpellé par Le Soleil, mais qui désire garder l’anonymat. Hier, au travail, tout le monde parlait de ça.» Si plusieurs habitants de cette ville de la Haute-Gaspésie sont secoués par la nouvelle, certains ne semblaient pas étonnés. «Il y avait toute sorte de rumeurs qui circulaient», soutient un Annemontois qui ne veut pas être identifié. Plusieurs personnes interrogées, dont un qui connaît Martin Lepage depuis longtemps, affirment avoir constaté que l’homme menait un gros train de vie.

«Tu ne peux pas faire une vie de même sans faire parler le monde, à moins de gagner à la loterie», croit l’une de ses connaissances.

Si la nouvelle provoque une telle onde de choc dans la municipalité de 6700 habitants, c’est aussi par l’impressionnante quantité de 1,5 tonne de stupéfiants que transportait le voilier dans lequel Lepage et son acolyte, Langis Bélanger, prenaient place. Bélanger, 55 ans, proviendrait de la région de Rivière-du-Loup. «Ça dépasse l’imaginaire, lance un homme. C’est fou raide!» «100 millions sur le marché, c’est quelque chose», dit un autre.

Carrière variée

Martin Lepage a été technicien ambulancier à Schefferville et principalement à Sainte-Anne-des-Monts, où il a été à l’emploi d’Ambulances Radisson pendant une dizaine d’années. Après avoir pris sa retraite d’ambulancier, il a fondé une entreprise en janvier 2017, Martin Lepage Excavation, dont il en est le président. Sur son compte LinkedIn, il se qualifie aussi de «skipper indépendant» depuis 2016.

Martin Lepage s’est marié à l’été 2015. Il a deux enfants issus d’une union précédente. «Ma préoccupation, c’est sa femme, ses fils et sa petite-fille, se désole un résident de l’endroit. C’est plate pour eux.» Selon nos informations, le couple n’hésite pas à étaler une certaine richesse. «Madame a des bagues avec des diamants aux doigts, indique une personne. Elle se promène avec une Volvo de l’année qu’elle se vante d’avoir payée cash.» Le Soleil a joint le père du suspect, qui a mis fin à l’entretien téléphonique dès la première question.

Au printemps 2017, le présumé passeur aurait séjourné pendant quelques mois en Europe, principalement en Italie. Sa femme serait allée le rejoindre plus tard. Selon nos sources, Martin Lepage aurait également passé quelques mois à Saint-Martin, dans les Caraïbes, d’où il aurait fait l’acquisition d’un gros voilier dans le but de le revendre. Selon une source fiable, un voilier de 7,3 mètres appartenant au même individu serait actuellement amarré au havre de Sainte-Anne-des-Monts.

53 ballots remplis de cocaïne ont été retrouvés dans la cale du voilier.

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UNE ARRESTATION ROCAMBOLESQUE

SAINTE-ANNE-DES-MONTS — Martin Lepage et Langis Bélanger ont été interceptés dans la nuit du 19 au 20 juillet par des garde-côtes qui étaient à bord d’une vedette basée sur l’île franco-néerlandaise de Saint-Martin, au large de l’île américaine de Sainte-Croix. Comme la mer était trop mauvaise pour effectuer un contrôle à bord, les deux membres de l’équipage du voilier de 18 mètres ont accepté, sur invitation du commandant, de suivre les autorités jusqu’à Saint-Martin. 

Mais, le lendemain vers 10h, ils ont abandonné leur monocoque en pleine mer après y avoir mis le feu en l’aspergeant d’essence. Les douaniers ont alors porté secours aux deux Québécois qui s’étaient réfugiés dans leur canot de sauvetage, puis ont entrepris d’éteindre l’incendie en pompant l’eau de mer. Appelé en renfort, le navire militaire Germinal de la marine française est arrivé rapidement. Après une heure et demie d’arrosage, les douaniers ont retrouvé intacts les 53 ballots de poudre blanche. 

«La difficulté a été l’interception, le feu et de pouvoir monter à bord d’un bateau qui vient de brûler, a raconté en conférence de presse le directeur de la Garde-côtes Antilles-Guyane, Philippe Haan. Toute la partie supérieure du pont était complètement ravagée. Il y avait de la fumée, tout était noir. La marchandise n’était pas dissimulée : elle était répartie de chaque côté du bateau.» Selon lui, la drogue était destinée au marché canadien. «C’est l’affaire la plus importante depuis trois ans en termes de saisie de cocaïne», s’est félicité le commandant de la zone maritime Antilles, le contre-amiral René-Jean Crignola. 

Nier avant d’avouer

Les deux navigateurs ont d’abord nié, puis ont finalement reconnu leur implication, refusant cependant d’en dire davantage sur leur commanditaire. Les deux comparses n’ont aucun antécédent judiciaire. «Ce sont des gens très calmes, très courtois, a décrit le chef de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants, Jean-Damien Moustier. Ils ne sont pas très coopératifs sur les détails et les renseignements. Ils reconnaissent leur participation, sans plus. L’objectif, pour les enquêteurs, est de remonter la filière.»

Si elles réussissent à identifier la tête dirigeante qui est à l’origine de cette transaction de drogue, les autorités françaises n’écartent pas la possibilité de recourir à la collaboration du système judiciaire du Québec ou d’ailleurs. «Il peut y avoir des accords judiciaires avec tous les pays», a précisé en conférence de presse le procureur adjoint de la juridiction interrégionale spécialisée de Fort-de-France, Lionel Pascal. «La difficulté, c’est de remonter une piste qui nous amène vers ce pays. Pour le moment, les pistes sont assez ténues.»

Placés en détention provisoire, les navigateurs du Bas-du-Fleuve ont comparu devant un juge le 24 juillet à Fort-de-France pour répondre à six chefs d’accusation, dont «importation et détention de stupéfiants en bande organisée». S’ils sont reconnus coupables par la justice française, ils risquent 30 ans d’incarcération. Ils sont détenus à la prison de Ducos, en Martinique, réputée pour ses mauvaises conditions de vie. L’établissement disposerait de 730 places, mais compterait 900 détenus. «Ça va lui prendre une dose de courage énorme pour passer à travers ça, reconnaît un résident de Sainte-Anne-des-Monts qui connaît bien Lepage. Là-bas, ils sont intransigeants.»

Cette saisie «couronne une enquête de plusieurs mois», indique dans un communiqué le ministre de l’Action et des Comptes publics de la République française, Gérald Darmanin. Le voilier était demeuré en Martinique pendant des mois avant de prendre la mer en direction du continent sud-américain. Les douaniers l’avaient remarqué et, après enquête, le soupçonnaient d’être utilisé pour le transport de drogue.

Martin Lepage

VOILIER DE COURSE

SAINTE-ANNE-DES-MONTS — Le monocoque des présumés trafiquants s’appelle Livie. Selon Voile en ligne, le navire, un Open 60 Imoca, avait d’abord appartenu en 1996 à l’ancien skipper hongrois Nandor Fa, qui l’avait baptisé Spirit of Hungary. C’est à la roue de ce bateau que Fa a pris part deux fois au Vendée Globe, considéré comme la course de voiliers la plus prestigieuse, mais aussi la plus difficile au monde. Dans les années 2000, c’est aux commandes de ce même voilier que le navigateur français Raphaël Dinelli a participé trois fois au Vendée Globe. Il l’avait renommé 77. Le bateau aurait été acheté en 2017 par un Québécois, qui l’aurait restauré. L’inscription 77 était toujours visible à la proue du transatlantique.