Après six mois de recherche, le gouvernement du Québec ne sait pas où les 156 000 enfants d’âge préscolaire qui ne fréquentent pas un service de garde se trouvent, dans quel environnement ils grandissent et, surtout, quels sont leurs besoins.

Québec connaît très mal les 156 000 bambins qui ne fréquentent pas les services de garde

EXCLUSIF / Plus du tiers des petits Québécois de 0 à 4 ans ne fréquentent pas un service de garde. C’est 156 000 bambins. Et après six mois de recherche, le gouvernement ne sait toujours pas où ils se trouvent, dans quel environnement ils grandissent et, surtout, quels sont leurs besoins. Quand on sait que les enfants plus vulnérables sont moins présents dans les services de garde, c’est inquiétant.

Dans un rapport commandé par le ministère de la Famille dont Le Soleil a pris connaissance et qui sera rendu public jeudi, on apprend qu’une importante lacune dans la mise en commun des données des différents ministères au sujet des enfants d’âge préscolaire empêche de bien répondre à leurs besoins.

«On ne peut pas dire au ministre de quoi ç’a l’air, ces enfants-là. Il y a beaucoup de données sur les parents et les familles, mais peu de données précises sur les enfants. Le Québec doit se doter d’une façon de suivre la trajectoire des enfants. Les ministères de la Famille, des Services sociaux, de l’Éducation ont des données, mais ça ne se parle pas», constate Jean-Pierre Hotte, coprésident du comité-conseil auteur du rapport Agir pour que chaque tout-petit développe son plein potentiel et président de l’organisme Avenir enfants.

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, se rend à l’avis des experts. «Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la lacune qu’on a dans la mise en commun de nos données pour arriver à dresser un portrait global de qui sont les petits Québécois et petites Québécoises, à quels services ils ont accès et où on devrait agir pour rejoindre les plus vulnérables», affirme M. Lacombe, surpris de ce constat.

Le Nouveau-Brunswick, l’Ontario et la Colombie-Britannique ont déjà un système de suivi global de leurs enfants d’âge préscolaire. Le rapport recommande d’aller voir sur place pour s’en inspirer.

Pas que les mieux nantis

«Un rapport comme celui-là va me servir de coffre à outils pour le mandat, vers quoi on peut aller, quelles sont les meilleures pratiques et comment rejoindre les enfants les plus vulnérables. Parce qu’il faut cesser d’aider juste les enfants qui sont dans les familles les mieux nanties», déclare le ministre.

Même sans trop de données probantes, le comité présidé par M. Hotte et Fannie Dagenais, directrice de l’Observatoire des tout-petits, a rendu un document touffu de 92 pages colorées.

On y apprend que le ministre aurait beau livrer dès la semaine prochaine ses 15 000 nouvelles places promises en centre de la petite enfance (CPE) ou en garderies privées subventionnées, le problème resterait entier.

«Vous ouvrez 10 000 nouvelles places en CPE demain matin, on peut vous prédire avec un taux de certitude assez élevé que ce sont les plus instruits et les mieux nantis qui vont accaparer les places», avance M. Hotte.

«Les tout-petits qui bénéficieraient le plus des bénéfices associés à la fréquentation des services de garde, les enfants qui vivent en milieu défavorisé, les enfants de familles immigrantes, les enfants victimes de maltraitance, ceux pour qui ç’aurait le plus gros effet protecteur, souvent, c’est ceux qui sont moins dans les services», atteste Mme Dagenais.

«Parce qu’on constate que les barrières d’accès sont en majorité institutionnelles et non pas individuelles. Ce qui signifie qu’on peut agir dessus. Il y a la barrière de langue, juste de comprendre comment je fais pour obtenir une place en CPE, la barrière géographique, les horaires adaptés...» énumère la directrice de l’Observatoire des tout-petits.

Vulnérabilité en hausse

Ce sont 35,7 % des enfants de 0 à 4 ans qui ne fréquentent pas les services de garde éducatifs à l’enfance. Si on enlève les bébés de moins d’un an, on se retrouve avec près de 100 000 gamins en âge d’aller à la garderie et qui n’y vont pas.

Le ministère vise à réduire cette proportion d’enfants hors réseau de 2 % chaque année du mandat de la Coalition avenir Québec, donc atteindre 29 % en 2022-2023.

Surtout que le nombre d’enfants à la maternelle considérés comme vulnérables dans au moins un des cinq domaines de développement a grimpé de 25 %, en 2012, à 27,7 %, selon l’Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle de 2017.

De là toute l’importance de leur offrir un service de garde de qualité le plus tôt possible, argue le ministre.

Pistes de solutions

Aller vers les familles et les accompagner vers les services, là se trouverait la clé. «Ça prend des intervenants terrain où sont déjà les familles, dans des lieux naturels comme les centres communautaires ou même aller à la maison. Car parfois, remplir le formulaire s’avère déjà une montagne», illustre Mme Dagenais.

Le rapport recommande entre autres la déclaration obligatoire de grossesse partout dans la province et non seulement dans certaines régions, comme c’est le cas en ce moment. Une recommandation partagée avec la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse présidée par Régine Laurent.

«Faut pas juste offrir un service et attendre que les gens viennent, mais offrir un service et aller chercher les familles les plus vulnérables pour les amener vers le service», résume le ministre Lacombe.

«On a beau avoir le meilleur plan, si on n’est pas présent sur le terrain pour établir un lien de confiance avec les familles les plus vulnérables, on n’y arrivera pas. Le rapport nous donne de bonnes pistes de solutions pour ça.»

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EN CHIFFRES

  • 436 755  enfants de 0 à 4 ans
  • 156 097  hors réseau, soit 35,7 %
  • 97 283  enfants de 1 à 4 ans
  • 58 814  enfants de moins de 1 an

         

  • 27,7 %  des enfants en maternelle (5 ans) sont «vulnérables»
  • 33 %  dans les milieux défavorisés
  • 34,5 %  des enfants ayant une langue maternelle autre que le français ou l’anglais
  • 35 %  des garçons