Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Jonatan Julien

Possible abandon du projet Apuiat: déception sur la Côte-Nord

BAIE-COMEAU — Il n’y avait pas beaucoup de gens sur la Côte-Nord pour se réjouir du possible abandon du projet éolien Apuiat, révélé par La Presse mardi. La Nation innue, qui est derrière ce projet, entend toujours faire la démonstration de son bien-fondé, tandis que les élus de la région sont particulièrement déçus de voir un autre grand projet s’évaporer.

Promoteur de ce projet de près de 600 M$, la Société Apuiat se dit d’abord étonnée et déçue d’apprendre dans les journaux les intentions du gouvernement de François Legault à l’égard de ce projet «alors que nous n’avons pas encore eu l’occasion de le présenter au gouvernement», fait-elle valoir dans un communiqué.

La Société Apuiat, qui souhaite évidemment rencontrer le gouvernement le plus rapidement possible, rappelle que «les Innus ne sont plus dans une logique de recevoir une “rente” du gouvernement ou d’Hydro-Québec». Ils souhaitent au contraire «réaliser leurs propres projets d’investissement, pour construire quelque chose de durable et renouvelable, pour développer une expertise et une fierté». De possibles compensations pour l’abandon du projet ne les intéressent donc guère.

Tout en soutenant que le projet est concurrentiel et qu’il pourrait répondre à une partie de la demande d’électricité des projets utilisant la technologie des blockchains, les promoteurs assurent qu’Apuiat se veut aussi «un rendez-vous historique entre les communautés de la Nation Innue, le gouvernement du Québec et l’ensemble des Québécois».

«Abasourdi»

Il y a à peine une semaine, Alain Thibault était sorti «pas débordant de confiance mais rassuré» d’une première rencontre «sur le fly» avec le ministre responsable de la Côte-Nord, Jonatan Julien. Il s’est retrouvé «abasourdi» mardi matin en voyant la mauvaise nouvelle. «On misait tellement sur ce projet-là», laisse tomber le maire de Port-Cartier. Le projet prévoyait une redevance annuelle de 500 000 $ pour la municipalité de 6500 résidents.

M. Thibault n’a pas manqué de rappeler qu’au-delà de son aspect économique, Apuiat était porteur des bases d’une nouvelle relation avec les Innus. Ces derniers risquent de se braquer si le projet est réellement abandonné. «À chaque fois que le nouveau gouvernement va vouloir faire quelque chose dans le Nitassinan (territoire ancestral revendiqué par les Innus), ça va mal aller pour négocier», fait-il remarquer.

«Tout le monde (au Québec) a eu droit à son projet éolien, celui-ci était particulièrement intéressant avec l’implication des Innus, mais quand ça arrive dans notre cour, ça ne marche plus», a déploré Réjean Porlier, maire de la ville voisine de Sept-Îles et président de l’Assemblée des MRC de la Côte-Nord. «C’est quand même la deuxième fois que Port-Cartier a une mauvaise nouvelle du genre.»

Le maire Porlier fait allusion à l’abandon en décembre 2015 d’un autre gros projet, celui de la multinationale FerroAtlantica, qui envisageait une usine de 400 M $ créant 300 emplois. Là aussi, tout semblait attaché pour que le projet se concrétise, mais il n’en fut rien.

Le projet Apuiat vise l’érection d’une cinquantaine d’éoliennes, d’une puissance totale de 200 mégawatts, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Port-Cartier. Entre 300 et 400 travailleurs auraient été requis durant la phase de construction et une quinzaine d’emplois permanents auraient été créés. La mise en service était prévue pour 2022.

La Société Apuiat est la première initiative économique lancée par la Nation Innue, qui regroupe les neuf communautés innues du Québec. Huit d’entre elles se trouvent sur la Côte-Nord. Dans ce dossier, les Innus sont associés à un géant mondial de l’éolien, Boralex.

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JULIEN: «UN PROJET NON RENTABLE»

Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Jonatan Julien a réagi aux informations révélées par La Presse en faisant parvenir aux médias une déclaration écrite. «Notre position n’a pas changé. Dans un contexte de surplus d’électricité, ce projet n’est pas rentable. Nous allons prendre le temps de rencontrer les parties prenantes et les Premières nations avant d’officialiser notre décision.»

Serge Abergel, chef des affaires publiques chez Hydro-Québec, a confirmé mardi que des discussions ont lieu entre des représentants du nouveau gouvernement caquiste de François Legault, Hydro-Québec, Boralex et les Premières nations. L’objectif est de trouver une façon pour le gouvernement de se sortir du projet éolien Apuiat sans causer trop de mécontentement. 

«C’est pas réglé dans la mesure où ce qu’on cherche, c’est une solution respectueuse des communautés et des Premières nations», indique M. Abergel, qui reconnaît que ce dossier est «sensible». 

M. Abergel indique que «l’idée, ce n’est pas nécessairement d’offrir une compensation monétaire» aux Innus, mais de trouver «une solution constructive» pour l’avenir de la communauté. 

Pour l’heure, Hydro-Québec n’a signé aucune entente formelle d’achat d’électricité en provenance de ce projet éolien. Seule une entente de principe avait été conclue sous la gouverne des libéraux de Philippe Couillard.  Patricia Cloutier