Alexandre Bissonnette à son arrivée au palais de justice, le 21 février 2017.

Pas assez de victimes au goût de Bissonnette

Alexandre Bissonnette éprouvait bel et bien du regret l’automne dernier, entre les quatre murs de sa cellule; celui de ne pas avoir tué suffisamment de gens à la Grande Mosquée de Québec.

Il semble y avoir plusieurs Alexandre Bissonnette. L’un demandait pardon «pour son geste insensé» en plaidant coupable, il y a deux semaines. L’autre confessait aux policiers, tout de suite après son crime, qu’il avait tué des musulmans pour sauver des gens des attaques terroristes. 

Un troisième, au visage particulièrement horrible, s’est révélé hier en salle d’audience lorsque la Couronne a déposé et lu les confidences faites par Bissonnette à une intervenante en santé mentale, le 20 septembre dernier.

Guylaine Cayouette, intervenante en santé mentale depuis une trentaine d’années, voit Bissonnette toutes les semaines depuis son arrestation. Ce jour-là, elle est appelée par l’infirmière de garde, car le détenu semble plus troublé qu’à l’habitude. 

Alexandre Bissonnette se met à pleurer dès qu’il s’assoit dans le bureau de l’intervenante. Il dit être «tanné de jouer un rôle».

Il ajoute qu’il a menti aux policiers lorsqu’il a dit ne pas se souvenir de grand-chose de la tuerie. Au contraire, il se rappelle précisément de ce qu’il a fait au Centre culturel islamique de Québec et est capable de le raconter à Guylaine Cayouette.

«Je suis sorti de ma voiture et j’ai marché vers la porte», dit-il en mimant. «J’ai tiré une fois, deux fois. Je suis venu pour tirer et mon fusil a fait un bruit. J’ai haussé les épaules en souriant pour faire comme si c’était une blague. Ils ont eu l’air un peu soulagés. Les gens étaient par terre. J’ai laissé tomber le fusil et j’ai pris mon pistolet. J’ai tiré dans la tête d’une personne à bout portant puis une autre et une autre. Un vieux monsieur m’a pris par le bras. Je l’ai tiré. Je regrette de ne pas avoir tué plus de personnes.»

En entendant le procureur de la Couronne Me Thomas Jacques lire ce passage du rapport de l’intervenante, les veuves des six victimes assassinées échappent un sursaut. Dans le box de détention, Bissonnette fixe droit devant lui.

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Dans son rapport, Guylaine Cayouette décrit comment Alexandre Bissonnette la regarde dans les yeux en racontant ses crimes. L’intervenante trouve son attitude hautaine. Le discours du jeune homme est cohérent, sans ses hésitations habituelles au début des phrases.

«Les victimes sont au ciel et moi je vis l’enfer, se plaint Alexandre Bissonnette. Je veux plaider coupable.»

Le tireur dit avoir déjà avisé ses avocats et ses parents de son intention.

Il reconnaît avoir échoué à convaincre les psychiatres qu’il entendait des voix.

Il répète qu’il veut mourir et ne pas passer ses jours avec des «crottés» au pénitencier. Il a raté son coup, déplore-t-il, car il voulait se tuer dans une forêt de Charlevoix et mourir en regardant les étoiles.

Bissonnette sera placé en cellule capitonnée tout de suite après la rencontre avec Mme Cayouette.

Pour la gloire

Alexandre Bissonnette explique en détail à l’intervenante qu’il «voulait la gloire» dit-il, et aurait pu tuer n’importe qui le soir du 29 janvier, «qu’il ne visait pas les musulmans». Pendant une heure, Bissonnette ressasse la même idée, celle qu’il veut être connu. Depuis ses années de victime d’intimidation, il pense à poser un geste d’éclat.

Les tueurs de masse sont ses idoles depuis l’adolescence, raconte-t-il à l’intervenante. Son meilleur ami avait fait la même remarque aux policiers quelques jours après la tuerie. 

Alexandre Bissonnette a fait des recherches Internet sur des dizaines de tueurs de masse. Il a lu la biographie de Elliot Rodger, meilleur joueur du jeu en ligne World of Warcraft et auteur d’une tuerie de masse en Californie.

Mais son obsession, c’est Dylann Roof. Le jeune suprémaciste blanc a tué neuf Américains de race noire dans une église de Charleston en Caroline du Sud en juillet 2015. Roof espérait lancer une guerre ethnique.

Comme Roof, Bissonnette a choisi de semer la mort dans un lieu de culte. Comme Roof, Bissonnette a bu une Smirnoff Ice avant de faire son attaque.

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TRUMP, L'ISLAM ET LES FÉMINISTES

Une heure avant de faire un massacre à la Grande Mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette consultait la page Facebook d’un jeune qui avait planifié une tuerie de masse à Halifax avant de s’enlever la vie.

Le rapport d’extraction de l’ordinateur d’Alexandre Bisonnette, présenté à la cour lundi matin à l’occasion des représentations sur la peine, démontre que jusqu’à la toute dernière minute, Bissonnette s’informait sur ce qui était pour lui une obsession; les tueurs de masse. À 18h46 le 29 janvier 2017, le tireur lisait sur James Gamble, jeune tireur de 19 ans qui s’est suicidé alors qu'il s'apprêtait à commettre une tuerie de masse dans un centre commercial de Halifax en Nouvelle-Écosse. Juste avant, Bissonnette visionnait un vidéo sur une démonstration de pistolet Glock, l’arme qui lui a servi à tuer six fidèles et à en blesser grièvement six autres. En deux heures, il a aussi consulté à 12 reprises le site Web du Centre culturel islamique de Québec.

La journée du 29 janvier, Bissonnette a consulté le compte Twitter du premier ministre Justin Trudeau et lu la publication annonçant un accueil accru des réfugiés par le Canada.

Cette lecture a pour lui été l’élément déclencheur, dira-t-il plus tard lors de son interrogatoire policier.

Durant tout le mois de janvier, Alexandre Bissonnette était en arrêt de travail pour de graves troubles anxieux. Il a passé d’innombrables heures sur Internet.

Le rapport d’analyse préparé par la GRC met en lumière les nombreuses recherches de Bissonnette sur le décret de Donald Trump visant à bloquer les immigrants musulmans.

Les policiers ont retrouvé des égoportrait d’Alexandre Bissonnette où le jeune homme porte la casquette rouge «Make America Great Again» du candidat Trump. Il s’informait également sur des leaders d’extrême droite comme Marine Le Pen (France) et Geert Wilders (Pays-Bas).

Le tireur a recueilli des statistiques sur la proportion occupée par les différentes religions dans le monde ainsi que sur le nombre d’immigrants dans différents pays. Il s’intéressait aussi aux cas des religieux chrétiens martyrisés par des musulmans à travers l’histoire.

En plus de ses recherches sur le Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), Bissonnette fouillait sur l’Association des étudiants musulmans de l’Université Laval.

Les féministes ciblées

Le tireur avait aussi ciblé le comité Féministes en mouvement de l’Université Laval (FÉMUL) ainsi que le Comité des Femmes de la même institution. Bissonnette était au courant des événements inscrits à la programmation de ces comités féministes.

Bissonnette a aussi cherché des informations sur la psychose toxique et la dépersonnalisation causée par la consommation de l’antidépresseur Paxil, le médicament qu’il prenait depuis trois semaines. «Cela tend à démontrer qu’Alexandre Bissonnette était au fait des effets possibles de sa médication», écrivent les analystes de la GRC. 

Quelques jours avant la tuerie, le tueur a fait des recherches sur Amazon pour trouver un masque de loup en plastique, un masque de cochon ainsi qu’un costume de prêtre catholique. Il s’est finalement présenté à la tuerie à visage découvert.