La barrière entre les États-Unis et le Mexique, à Tijuana : d’un côté le sol américain, de l’autre, le mexicain.

Paralysie gouvernementale : les quatre paris de Donald Trump

ANALYSE / Selon les dires de Donald Trump, le problème de l’immigration illégale à la frontière sud a atteint une telle gravité qu’il était nécessaire de fermer le gouvernement, menaçant même de déclarer un État d’urgence nationale. Il pourrait ainsi outrepasser le Congrès et transférer des fonds à la construction de son mur. Or une telle décision, temporairement reportée, représenterait un abus de pouvoir et irait clairement à l’encontre de la constitution américaine.

L’immigration clandestine est en chute libre depuis 20 ans, passant de 1,650 million en 2000 à moins de 400 000 aujourd’hui. De plus, la large majorité des immigrants clandestins n’entrent pas aux États-Unis par la frontière sud, mais légalement par les aéroports. Une fois leur permis de séjour échu, ils se fondent simplement dans la population américaine au lieu de retourner dans leurs pays. La construction d’un mur ne règlerait donc pas cette situation. 

Si le problème était si grand, pourquoi les républicains qui contrôlaient le Congrès depuis 2014 n’ont pas voté les 5,6 milliards nécessaires à la construction de ce mur? Pourquoi Trump a-t-il rejeté, après y avoir donné son accord, une proposition bipartisane en mars 2018 qui aurait réglé une fois pour toutes la problématique migratoire? L’absence d’urgence à la mi-décembre était si évidente que les républicains adoptaient presque unanimement de concert avec les démocrates une proposition de compromis pour éviter la paralysie gouvernementale.

Clairement, l’immigration clandestine s’est transformée depuis un mois en crise nationale majeure. Trump a déformé le débat sur la nécessité ou non de construire un mur pour contrôler l’immigration clandestine en une véritable charade, comme si un mur à la frontière sud était la panacée à tous les problèmes entourant les questions d’immigration. 

Ce faisant, il s’est peinturé dans un coin. Non seulement il est pris dans une impasse qu’il a lui-même créée, mais il a entraîné aussi ses collaborateurs immédiats et plus récemment de hauts dirigeants du Parti républicain dans ce cul-de-sac. Comme la présente fermeture du gouvernement est devenue la plus longue de l’histoire américaine, certaines dissensions apparaissent au sein des rangs républicains.

Pourquoi Trump s’est-il engagé dans une stratégie apparemment aussi loufoque? Pourquoi a-t-il manufacturé une crise affectant directement la vie de millions de ses concitoyens autour de la construction d’un mur frontalier, lequel d’ailleurs devait selon ses propres dires être payé par le Mexique?

Sa démarche repose sur quatre motifs. Les deux premières raisons visent à mousser son soutien populaire. Il veut d’abord montrer à ses partisans qu’il tient sa principale promesse électorale. Deuxièmement, il sait pertinemment que les Américains ont tendance à se serrer les coudes et à se rallier derrière leur président lors de crises nationales. 

Comme il a perdu les élections de mi-mandat, Trump est aussi engagé dans un bras de fer avec Nancy Pelosi pour savoir qui déterminera la dynamique politique des deux prochaines années. En brisant la détermination de la nouvelle présidente de la Chambre et en remportant immédiatement une victoire contre elle, il maintiendrait son ascendant sur le Congrès.

Finalement, en créant artificiellement une crise autour de l’immigration clandestine, il recourt à sa stratégie préférée : celle de détourner l’attention publique d’un problème plus grave. Il espère ainsi faire oublier qu’il est aux prises personnellement avec une crise beaucoup plus importante, celle du Russiagate.

En ce qui concerne son premier motif, Trump a réussi son pari. Les sondages montrent que ses partisans, même si certains sont directement affectés par la paralysie gouvernementale, continuent de le soutenir. S’il y a des brèches dans leurs rangs, elles sont mineures.

Cependant les mêmes sondages démontrent que plus de 60 % des Américains n’adhèrent toujours pas à son raisonnement concernant la nécessité de paralyser le gouvernement pour obtenir la construction d’un mur. À ce niveau, il n’a pas réussi à ce jour à rallier la population américaine derrière sa stratégie. Il est donc en train de perdre son deuxième pari.

En ce qui concerne son bras de fer avec Mme Pelosi, cette dernière se montre beaucoup plus coriace qu’il avait pensé. Elle n’est pas disposée à lui céder un pouce. S’il veut promouvoir ses politiques, il devra composer avec elle. Il devra comprendre que le système politique américain repose sur un équilibre des pouvoirs et apprendre à faire des compromis. Il a donc déjà perdu ce troisième pari.

Par rapport au Russiagate, les Américains en apprennent davantage jour après jour sur la collusion présumée entre sa campagne présidentielle de 2016 et les oligarques russes liés au Kremlin. Or Robert Mueller devrait déposer son rapport à la fin février. De plus, Michael Cohen doit témoigner publiquement devant le Congrès sur les liens de Trump et ses associés avec la Russie. 

Cette dernière crise est si grave que la Maison-Blanche vient d’embaucher 17 avocats supplémentaires, spécialistes des pouvoirs présidentiels, pour empêcher — ou tout au moins limiter — la diffusion du rapport Mueller. Ici aussi, Trump est en train de perdre son pari.

La présente crise révèle une fois de plus la vraie nature amorale de Donald Trump. En manufacturant artificiellement une crise nationale et en paralysant le gouvernement fédéral, il démontre sa détermination à faire passer ses intérêts personnels avant ceux de son pays. Plus encore, il affiche son manque d’empathie envers ses concitoyens lésés par ses actions.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.