Musellement des scientifiques fédéraux: ça dégèle… pas vite

Lever les directives qui empêchaient les scientifiques fédéraux de s’exprimer publiquement a peut-être été un des premiers gestes de Justin Trudeau à son arrivée au pouvoir, en 2015, mais les problèmes de musellement et d’ingérence politique sont loin d’avoir été complètement réglés, d’après une étude rendue publique mercredi matin.

Le sondage, mené par la firme Environics pour le compte du syndicat qui représente les scientifiques fédéraux, a trouvé une nette amélioration dans leur liberté de parole comparée aux années Harper, mais des freins sont toujours bien présents. La même firme avait sondé ces savants en 2013, alors que leur musellement défrayait les manchettes, ce qui permet de mesurer les changements.

Ainsi, alors que seulement 10 % des scientifiques fédéraux étaient autorisés à parler sans contrainte de leur travail dans les médias, ils sont maintenant presque 5 fois plus nombreux — mais cela en laisse tout de même un peu plus de la moitié (53 %) qui ne le peuvent toujours pas. De même, alors qu’ils étaient 86 %, en 2013, à craindre des représailles s’ils dénonçaient publiquement une politique qui mettrait en péril la santé publique ou l’environnement, ils demeurent près des trois quarts (73 %) à l’appréhender.

Et si l’ingérence politique dans leur travail a nettement régressé, elle reste à un niveau étonnamment élevé : il y a cinq ans, 71 % des scientifiques fédéraux estimaient que leur «capacité à élaborer des politiques, des lois et des programmes fondés sur des preuves scientifiques et des faits est compromise par l’ingérence politique», ils sont encore 40 % à le penser maintenant.

Cadres intermédiaires

D’après le document du syndicat, l’Institut professionnel de la fonction publique (IPFPC), il semble que la tendance au secret ne venait pas que des plus hauts sommets de la hiérarchie. «Un certain groupe de gestionnaires reste très à l’aise avec les règles rigides du gouvernement Harper et s’y accroche», dénonce un scientifique cité dans le sondage. 

«Au niveau des cadres intermédiaires, rien n’a changé. C’est comme s’il n’y avait jamais eu d’élections. J’ai un directeur qui ne semble pas être au courant de la nouvelle position du gouvernement et je me fais dire que je ne suis pas payé pour avoir des opinions et qu’il m’est interdit de m’exprimer publiquement», déplore un autre.

Selon la présidente de l’IPFPC, Debi Daviau, «les résultats du sondage montrent que la loi du silence imposée aux scientifiques fédéraux par l’ancien gouvernement prendra plus de temps et d’efforts conscients de la part du gouvernement et de la fonction publique pour vraiment disparaître». Elle considère «inacceptable que la moitié des scientifiques fédéraux se sentent toujours incapables d’exercer leur droit de parler librement».

Notons qu’Environics a envoyé son questionnaire à quelque 16 000 scientifiques fédéraux en juin 2017, et que 3000 d’entre eux y ont répondu. La méthode et le taux de réponse assez faible (18,5 %) ouvrent en principe la porte à des biais potentiels — on peut imaginer, par exemple, que les scientifiques qui n’ont plus de contrainte étaient moins motivés à remplir le questionnaire que ceux qui sont toujours muselés, ce qui noircirait le portrait artificiellement. Cela ne signifie pas que les résultats sont faux, mais qu’il faut les interpréter avec prudence.