Kélanie Chapdelaine Lavoie, semencière et propriétaire des Jardins féconds de Kélanie, à Frontenac.
Kélanie Chapdelaine Lavoie, semencière et propriétaire des Jardins féconds de Kélanie, à Frontenac.

Métier: gardienne de la biodiversité [PHOTOS]

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Ceux qui croient que la production de semences n’a rien d’un art n’ont jamais visité les jardins de Kélanie Chapdelaine Lavoie.

La propriétaire des Jardins féconds de Kélanie à Frontenac l’admet elle-même : c’était au départ un « rêve de poterie » pour ses vieux jours que de devenir semencière. Finalement, c’est tout un monde qu’elle apprivoise et développe depuis un an et demi sur le terrain gazonné qu’elle a transformé en véritable petit pays des merveilles. 

L’allure d’un jardin de semencier est bien à l’opposé du potager conventionnel, prévient-elle en ouvrant ses portes à La Tribune. Les rangs sont d’apparence plus décousue, et les plantes, bien grandes et garnies, donnent l’impression d’être laissées à l’abandon. Mais c’est loin d’être le cas : Kélanie Chapdelaine connaît chaque centimètre carré comme le fond de sa poche, que ce soit dans le département des plantes potagères, des vivaces, des plantes médicinales, des champignons ou des plantes mellifères. Sans oublier les petits êtres qui animent les lieux en abondance. 

« Les plantes mellifères sont tellement importantes dans l’équation, explique-t-elle. Elles attirent les pollinisateurs. Ici, j’ai des colibris et énormément d’abeilles sauvages. J’en suis vraiment passionnée. J’en ai de toutes sortes. Il y a aussi des plantes que je laisse volontairement pousser parce que c’est l’abri d’un pollinisateur en particulier. Par exemple l’onagre, qui abrite un petit papillon rose. Si je ne veux pas de pollinisation croisée, il faut que j’occupe au maximum mes pollinisateurs chez moi pour ne pas qu’ils aillent ailleurs. » 

La semencière collabore d’ailleurs avec l’entreprise ZABIE d’Ayer’s Cliff, qui conçoit des hôtels à insectes et des abris à papillons ou à chauve-souris. Celle-ci conçoit ainsi des ensembles de semences de plantes mellifères qui peuvent être achetés avec les abris. 

Mme Chapdelaine Lavoie s’est démarrée une production de pleurotes bleues et de shiitakes dans son boisé. Des gougeons de bois ont été innoculés dans du mycélium, et insérés dans la bûche avant d’être recouverts de cire d’abeille.

Vocation 

C’est après avoir passé une douzaine d’années à côtoyer le milieu horticole que Kélanie Chapdelaine Lavoie a décidé de se lancer dans les semences. « Je croyais qu’il n’y avait pas de place pour moi et que je ne pourrais jamais en vivre, raconte celle qui a notamment suivi une formation avec l’organisme Cultivons biologique Canada et qui complète un certificat en horticulture. J’ai fait une étude de marché et j’ai fini par comprendre un peu plus l’écosystème du milieu. On y entre en pensant que c’est un marché dans lequel il n’y a pas de place. Finalement, on manque dramatiquement de semences québécoises », explique celle qui vend notamment en ligne.  

C’est que produire des semences est un art complexe qui interdit dans certains cas la production de plusieurs variétés d’une même espèce en simultané afin de prévenir la pollinisation croisée. 

« Tu ne peux pas avoir tout en même temps, sinon tu détruis la diversité. La pollinisation croisée peut même se produire jusqu’à plusieurs kilomètres autour. » 

Elle-même fait donc appel à d’autres producteurs de la région pour qu’ils cultivent certaines des variétés dont elle produit les semences. Une stratégie qui la prive de la certification biologique, mais qui lui permet d’agrandir son catalogue local.

Une courge prête à cueillir dans les jardins de Kélanie Chapdelaine Lavoie. 

Comment ça marche?

Derrière chaque variété se cache un complexe mode d’emploi pour la récolte et la préservation de semences : les dizaines d’ouvrages à laquelle Mme Chapdelaine Lavoie se réfère chaque jour en témoignent. Les techniques peuvent impliquer une ou plusieurs expositions au froid, un processus de fermentation... et même l’utilisation d’un ventilateur. Les semences, qui doivent avoir démontré un taux de germination d’au moins 80 %, comportent des durées de vie différentes, qui doivent aussi être prises en compte.

Impossible donc pour l’artisane de répondre rapidement à ce qui anime son méticuleux quotidien. Toutefois, celle-ci a tenu à prendre un instant pour partager une technique plutôt accessible : la préservation des semences de tomates. 

Un panier contenant ses plus belles tomates blush devant elle, Mme Chapdelaine Lavoie s’équipe d’un couteau et d’un bocal en verre. Après avoir divisé les tomates en deux, elle fait doucement glisser les graines au fond du bocal. « Ce genre de semences, qui sont prises dans un emballage humide, doivent en être libérées. On doit donc les faire fermenter, comme le veut le processus naturel. On va fermenter tout ça durant deux à quatre jours. Il y aura une espèce de moisissure blanche qui va se former sur le dessus. On rince et on fait sécher les graines! » dit-elle, précisant qu’un peu d’eau ou de jus de la tomate peuvent être ajoutés au mélange au départ, selon la consistance.

Pour récupérer les semences des tomates, il faut les faire fermenter durant quelques jours afin de pouvoir se débarrasser de l’enveloppe humide autour des graines. La chair, elle, pourra être consommée.