Isabelle Légaré
La pandémie plonge Louis Morin et ses collègues de l’industrie événementielle dans une situation précaire.
La pandémie plonge Louis Morin et ses collègues de l’industrie événementielle dans une situation précaire.

L’été sans étincelles

CHRONIQUE / À force de tourner en rond dans son appartement, Louis Morin a décidé de repeindre le salon. Pendant qu’il s’applique à donner des coups de pinceau, le hamster dans sa tête pense, calcule et angoisse un peu moins. Il essaie en tout cas.

«Je fais du ménage pour m’occuper l’esprit.»

Récemment, sa blonde l’a convaincu de prendre le large de la Gaspésie. L’homme de 38 ans avait besoin de vacances même s’il ne travaille pas. Ça allait lui faire du bien, comme le veut la fameuse expression.

Facile à dire.

Carburer à l’air salin ne l’a pas empêché de ressasser la même question, à savoir de quoi demain sera fait. Le stress et tout ce qui vient avec, à commencer par le vague à l’âme, ne se sont pas dissipés à la vue du Rocher Percé.

«J’y allais pour me reposer, mais je suis revenu encore plus fatigué.»

Louis est en congé. Malgré lui.

Il passe généralement ses étés comme une queue de veau, à parcourir différentes villes de la province où on fait appel à ses services de gestion d’événements et de technicien de scène. C’est lui qui installe les décors, dispose les accessoires, place les équipements vidéo, de sonorisation, d’éclairage, etc.

Il gagne sa vie derrière les rideaux.

Sur sa feuille de route, on retrouve de nombreux spectacles, dont quelques-uns du Cirque du Soleil, à l’amphithéâtre Cogeco. Martin Fontaine, du Memphis cabaret, a également fait appel à son expertise, tout comme Just for laughs, la version anglophone du festival Juste pour rire, le Rockfest de Montebello, le Festival western de Saint-Tite, etc.

À la mi-mars, Louis Morin avait déjà noirci plusieurs pages de son agenda, à la fois comme pigiste et à titre de directeur de sa propre entreprise, ProdFête, dont la scène mobile n’a pas bougé depuis plus de quatre mois.

Son camion n’est pas neuf, mais fait le boulot. Confiné depuis le printemps dans le stationnement, le modèle 2004 n’est pas près de reprendre la route. Bonjour la rouille et les frais d’entretien.

Louis Morin esquisse un sourire de dépit.

Les productions auxquelles il devait participer sont tombées à l’eau, annulées les unes après les autres.

La pandémie de la COVID-19 n’a pas épargné le monde du show-business. Une trouble-fête.

L’été 2020 s’annonçait exceptionnel, le plus occupé depuis que Louis Morin œuvre dans le milieu, soit depuis une vingtaine d’années. Il devait travailler dans les coulisses d’une soixantaine d’événements: des festivals, concerts, rassemblements, activités corporatives et communautaires réunissant des dizaines, des centaines, voire des milliers de personnes.

Tout a été suspendu, ou presque.

Malgré les difficultés rencontrées depuis le mois de mars, Louis Morin ne se voit pas travailler ailleurs que derrière un rideau de scène.

Le technicien a travaillé lors de la diffusion de la fête nationale, à l’amphithéâtre de Trois-Rivières, et à l’occasion de deux autres spectacles virtuels et plus intimistes réunissant notamment les Marie-Mai et Cœur de pirate. C’est bien, mais on est loin de la saison estivale qu’il avait imaginée avant que la planète soit plongée dans une crise sanitaire.

Du début du mois de juin jusqu’à la mi-octobre, Louis Morin gagne généralement les deux tiers de son revenu annuel.

S’estimant chanceux de pouvoir bénéficier de la Prestation canadienne d’urgence en raison de son emploi au Centre de congrès et d’événements interactifs (CECI) de Trois-Rivières, où plusieurs activités ont également été mises sur la glace, l’homme n’est pas moins inquiet pour l’avenir. La PCU n’est pas éternelle, mais surtout, c’est toute l’industrie événementielle qui est au ralenti et qui risque de le demeurer, avec ou sans masque.

Louis Morin n’a plus rien au programme de l’année 2020. Que des pages blanches aussi dans son agenda 2021 alors qu’il lui arrive de signer des contrats une ou deux années à l’avance.

«Ce n’est pas parce qu’à partir du 3 août, on aura le droit de faire un show devant 250 personnes que les salles et les rues vont s’animer. Le monde a peur des conséquences liées au COVID.»

Un party privé sur le bord de la piscine met à risque ses invités. Imaginez un rassemblement public.

Vivement un vaccin, mais encore.

Des gens ont perdu leur travail au plus fort du confinement, les obligeant à réviser chacune de leurs dépenses. Louis Morin sait pertinemment que les sources de divertissement sont souvent sacrifiées au profit de l’essentiel comme la facture de l’épicerie.

Père monoparental à temps plein d’Ariane et d’Olivier, 16 ans et 17 ans, Louis Morin calcule lui aussi chacune de ses entrées et sorties d’argent.

Encouragé par ses deux ados qui étaient présents lors de l’entrevue, l’homme est revenu sur le long message qu’il a récemment partagé sur les réseaux sociaux.

(...) «J’écris la gorge nouée, car présentement, ProdFête fonce dans un mur à pleine vitesse. Depuis plusieurs années, je suis dans une aventure qui prend toute mon énergie. Je suis présentement fatigué, démoli et triste de la situation dans laquelle je suis entraîné...»

(...) «Ce matin, je me suis levé maussade, exténué, brûlé et en début de dépression... Ça affecte ma relation de couple, ma vie familiale, ma santé physique et mentale...»

L’entrepreneur allait un peu mieux lors de notre rencontre entre un mur et le plafond à repeindre, mais il ne cachait pas avoir besoin d’aide pour traverser la tempête sans trop de dommages.

«Lorsque tu es un entrepreneur, tout te ramène à tes réussites comme à tes échecs.»

Louis Morin avoue appréhender la suite, au point de sérieusement réfléchir à la possibilité de se départir de certains équipements pour se renflouer un peu. Il refuse néanmoins de songer à changer de métier même si le prix à payer pour ne pas le pratiquer à l’heure actuelle est très élevé.

«Je ne sais pas faire autre chose.»

Par-dessus tout, Louis Morin ne veut pas faire autre chose.

«J’ai besoin de voir les étincelles dans les yeux des gens.»

Des étoiles qui rejaillissent sur celui qui souhaite travailler encore longtemps dans l’ombre des projecteurs.