Jo-Annie Lapointe, nutritionniste, Martine Fortier, psychologue, Élaine Pearson, psychologue, Anne Claveau, travailleuse sociale, et Vicky Tremblay, infirmière clinicienne, font partie de l’équipe de la clinique multidisciplinaire de l’adolescence du CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Annuellement, elles traitent une centaine de jeunes de 10 à 17 ans aux prises avec des troubles de conduites alimentaires.

Les réseaux sociaux créent de plus en plus de troubles alimentaires

Des images parfaites, des photos retouchées, des corps modifiés, des propositions de régimes amaigrissants miracles et de défis physiques irréalistes. Les contenus publiés sur les réseaux sociaux peuvent entraîner une insatisfaction corporelle et engendrer une obsession du corps « parfait ».

Les troubles alimentaires se présentent sous différentes formes, dont l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie, et touchent garçons et filles. Les clientèles à risque sont de plus en plus jeunes. Des jeunes de 8 à 10 ans ont maintenant parfois besoin d’aide.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, une centaine de familles ont recours aux services de la Clinique de l’adolescence du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) pour des troubles de conduites alimentaires. Au Comité Enfaim, un organisme de soutien, de prévention, d’éducation, d’entraide et de lutte contre les troubles des conduites alimentaires (TCA), entre 30 et 40 adultes reçoivent de l’aide chaque année.

Les problématiques sont variées. Une chose est certaine : l’impact des réseaux sociaux, et des images qu’on y projette, se fait de plus en plus sentir sur les troubles de conduites alimentaires.

Cette année, la Semaine nationale de sensibilisation aux troubles alimentaires au Québec, organisée par Anorexie et boulimie Québec (ANEB) et la Maison l’Éclaircie, se déroule du 1er au 7 février, sous le thème « Ne laissez pas le contenu sur les réseaux sociaux influencer votre poids. L’obsession du poids peut mener à un trouble alimentaire ».

Le thème est choisi afin de répondre à une réalité.

Karine Saint-Pierre, intervenante et coordonnatrice au Comité Enfaim, souligne que l’organisme vient en aide à près d’une quarantaine d’adultes du Saguenay–Lac-Saint-Jean chaque année.

« Les jeunes s’abonnent à des fils sur Instagram, par exemple, et suivent des gens qui correspondent à l’idéal qu’ils aimeraient atteindre. Ça les amène à se sentir déprimés, moins beaux et à avoir envie de modifier leur image. Quand les jeunes font des recherches sur les régimes ou les exercices sur les médias sociaux, ils se retrouvent bombardés d’informations en ce sens, explique Martine Fortier, psychologue à la clinique de l’adolescence. L’accès facile à des applications de calcul de calories peut aussi être dangereux. »

Élaine Pearson, également psychologue à la clinique de l’adolescence, abonde dans le même sens. « Sur les médias sociaux, il y a beaucoup de publicités de régime. À l’école, dès le primaire, on apprend aux jeunes à lire les étiquettes. Ils sont préoccupés tôt par les calories et ils sont bombardés d’annonces sur leur nombre, même dans les restaurants. C’est omniprésent et les jeunes ont des montres qui calculent tout. »

« Il y a 10 ans, on ne voyait pas de jeunes de 8 ou 10 ans en clinique. Il y en a de plus en plus », signale Jean-Benoit Bouchard, pédiatre et chef du département régional de pédiatrie.

Les médias sociaux facilitent également les échanges entre personnes souffrant de TCA. « Ils ont accès à des gens qui ont aussi des troubles alimentaires et qui partagent leurs trucs. Il y a des forums. Les personnes photographient leur assiette et donnent toutes les techniques qu’elles utilisent », ajoute Jo-Anie Lapointe, nutritionniste à la clinique de l’adolescence.

La clientèle de la clinique est composée par une forte majorité de filles, mais les garçons y sont aussi soignés.

Les jeunes qui sont référés à la clinique sont d’abord évalués par une équipe interdisciplinaire. Dans la plupart des cas, un suivi en externe est suffisant, mais parfois, une hospitalisation est nécessaire.

« Il y a encore des jeunes qui arrivent dans un état avancé », souligne Élaine Pearson.

En plus de la boulimie, de l’anorexie et de l’hyperphagie, qui se caractérise par la présence de compulsions alimentaires, certains jeunes ont un trouble lié à la restriction et à l’évitement. « Souvent, ils sont référés pour un petit poids, mais on se rend compte qu’ils n’ont pas de plaisir à manger. Ils sont sensibles aux textures. Ils peuvent avoir vécu une expérience négative en rapport à la nourriture. Ils mangent peu, ce qui a un impact sur leur croissance », explique Martine Fortier.

+

QUAND S'INQUIÉTER COMME PARENT?

Quoi faire comme parent lorsqu’on a un doute sur le comportement alimentaire de notre enfant ? Quand réagir ? 

Les parents ont un rôle important à jouer et peuvent influencer de façon positive ou négative leur enfant et leur rapport à leur corps. 

« Beaucoup de familles prennent un virage santé. Au départ, elles souhaitent bien manger, faire de l’exercice, mais parfois, ça dérape, confirme Élaine Pearson, psychologue à la clinique de l’adolescence du CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean. La relation avec notre propre corps, comme parent, a un impact sur le jeune. Tellement d’adultes sont complexés. »

« Ça commence par une bonne intention. Mais des fois, ça vire à l’excès. Tout est une question de contrôle », affirme Jean-Benoît Bouchard, pédiatre et chef du département régional de pédiatrie. 

« Comme parent, on doit avoir un mode de vie sain. On vise l’équilibre en alimentation et en activité physique », souligne Jo-Annie Lapointe, nutritionniste à la clinique de l’adolescence. 

Les intervenants invitent les parents à valoriser leur jeune, mais pas seulement sur son apparence. Ils insistent également sur l’importance du discours que le parent tient sur son propre corps et sur celui des autres. 

Mais quels comportements devraient amener un parent à s’inquiéter ? « Quand le jeune veut modifier les habitudes familiales, il faut se poser des questions. Quand cette volonté de bien manger ne se fait plus dans le plaisir. On peut aussi remarquer un évitement. Le jeune évite les repas en famille, il ne veut plus aller au restaurant », souligne Jo-Annie Lapointe. 

« Quand un jeune n’est plus capable de déroger à la routine, qu’il ne peut pas manger de gâteau à l’anniversaire de son frère, qu’il ne veut plus aller au resto, qu’il veut contrôler la liste d’épicerie, il y a une sonnette d’alarme », estime Élaine Pearson.

« Souvent, ils font des mensonges, ils disent qu’ils ont déjà mangé, qu’ils ont mal au ventre », ajoute Martine Fortier. 

« Il faut valider avec le jeune pourquoi il veut entreprendre un virage santé. Avoir une discussion, estime Anne Claveau, travailleuse sociale. Une perte de poids en pleine croissance, ce n’est pas normal. »

Une conférence intitulée Image corporelle et détresse psychologique chez les 8-18 ans : pistes de réflexions et d’actions pour les parents sera offerte gratuitement au Chantier du Père Alex de Chicoutimi-Nord jeudi, à 18 h. Laurie Fradette, diététiste-nutritionniste, et Mélanie Lapierre, intervenante-formatrice en prévention du suicide, se prononceront sur le sujet afin de mieux outiller le public.

+

DES ADULTES DE TOUS ÂGES TOUCHÉS

Karine Saint-Pierre, intervenante coordonnatrice du Comité Enfaim, vient en aide aux adultes touchés par un trouble des conduites alimentaires et à leurs proches. 

L’organisme sans but lucratif organise des rencontres individuelles et de groupe ainsi que des ateliers de prévention et de sensibilisation. La clientèle est composée de gens âgés de 18 à 70 ans. 

Près d’une quarantaine de personnes ont recours aux services annuellement. « On travaille avec elles afin de changer leur perception par rapport à la nourriture. »

En 2018-2019, le tiers des personnes qui ont demandé de l’aide à l’organisme étaient des hommes. Par contre, selon les données de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec, 40 % des personnes aux prises avec l’hyperphagie sont des hommes. « L’hyperphagie, c’est la compulsion alimentaire. Ça consiste à manger une quantité d’aliments en un court laps de temps. De la souffrance et de la détresse y sont rattachées. »

Karine Saint-Pierre est convaincue de l’impact de la prévention et de la sensibilisation. 

« Ça permet de mettre des mots sur ce que les gens vivent. La première étape consiste à s’apercevoir qu’il y a une problématique. »