Une nouvelle étude conclut que les forêts dont la croissance répond d’abord à la température ont perdu 40 % de leur superficie entre 1930 et 1990.

Les forêts ont soif…

«Quand j’étais au bac, les manuels disaient que c’était d’abord la température qui limite la croissance des forêts boréales et tempérées», se souvient le chercheur de Québec Martin Girardin, du Service canadien des forêts. Or il vient peut-être lui-même de réécrire quelques pages de ces manuels : dans une étude parue mercredi dans la revue savante «Science Advances», il conclut qu’avec le réchauffement climatique, c’est maintenant surtout l’eau qui limite la croissance des arbres. Et il n’est pas sûr du tout qu’au final, les températures plus clémentes feront grandir nos forêts plus vite.

Les arbres ne grandissent pas toujours au même rythme. D’une année à l’autre, selon les conditions qu’il fait (température, sécheresse, etc.), il croissent plus ou moins bien et en gardent la trace dans leurs bien nommés «cernes de croissance».

Dans leur étude, M. Girardin et des collègues de l’Institut fédéral suisse de la recherche, notamment, ont mis à profit tout un réseau de banques de données sur les cernes de croissance des arbres de partout dans le monde. Et en croisant ces chiffres avec des données météorologiques, ils sont arrivés à la conclusion que les forêts dont la croissance répond d’abord à la température ont perdu 40 % de leur superficie entre 1930 et 1990. Dans ces endroits, le froid empêchait historiquement les arbres de pousser suffisamment pour qu’ils finissent par «manquer d’eau» (hormis lors de périodes de sécheresse, qui peuvent arriver n’importe où), mais le réchauffement planétaire les rend maintenant plus dépendants de l’eau.

C’est maintenant la sécheresse, et plus particulièrement la «demande atmosphérique en eau», qui est en voie de devenir la principale limite à la croissance forestière. La raison en est que, quand l’air est sec, explique M. Girardin, les feuilles et les aiguilles ferment leurs «stomates», soit les ouvertures microscopiques par lesquelles les plantes absorbent le gaz carbonique dont elles ont besoin. Cela leur évite de perdre trop d’eau (leurs feuilles en perdent toujours beaucoup), mais cela stoppe aussi la photosynthèse, soit la production de sucres dans les feuilles sous l’effet de la lumière du soleil.

Maintenant, est-ce qu’en bout de ligne, tout cela favorisera ou nuira à la productivité forestière? «Il n’y a pas de consensus là-dessus dans la littérature scientifique, dit M. Girardin, mais plus en plus travaux projettent une baisse de production. Les modèles climatiques prévoient souvent des précipitations plus abondantes, mais pas au bon moment de l’année : les augmentations sont surtout prévues en hiver alors que c’est plus au printemps et à l’automne que ça aide la croissance.»

Forêt commerciale

Dans une simulation qui paraîtra bientôt dans Landscape Ecology, M. Girardin et des collègues de l’UQAT, de l’UQAM et d’Europe prévoient d’ailleurs une baisse de la productivité de la forêt commerciale du Québec d’ici 2100. «On parle d’une diminution importante des essences conifériennes qui sont remplacées par des essences du genre «peuplier», qui n’est pas très apprécié de l’industrie. Cela vaut tant pour l’Abitibi que pour la Côte-Nord. Et on voit également une augmentation de la fraction de territoire inoccupé par les arbres», dit-il.

Au nord de la forêt commerciale, cependant, à peu près tous les travaux prévoient une augmentation de la productivité au cours des prochaines décennies. Mais on prévoit aussi, avertit M. Girardin, que cette «embellie» ne sera que temporaire et que la tendance à la baisse s’étendra au Grand Nord à la fin du siècle.