Adoptée tel un présent le jour de Noël en 1955, quelques semaines à peine après sa naissance, Raymonde Thibeault ne connaissait rien de sa mère biologique, ni des circonstances qui avaient conduit cette femme à venir accoucher à Montréal.

Les enfants adoptés mieux outillés pour retourner aux sources

CHAMBLY — Ce qui préoccupe Raymonde Thibeault, ce sont ces tout petits détails sur nos origines, que les gens tiennent généralement pour acquis.

Adoptée tel un présent le jour de Noël en 1955, quelques semaines à peine après sa naissance, Raymonde ne connaissait rien de sa mère biologique, ni des circonstances qui avaient conduit cette femme à venir accoucher à Montréal. Elle ne disposait que de quelques détails glanés ici et là dans des documents reçus au début des années 80.

Mais il y a 25 ans, Raymonde Thibeault a profité d'un projet pilote mis sur pied par le gouvernement québécois et elle a envoyé une «bouteille à la mer», par l'entremise d'une travailleuse sociale, en espérant obtenir une rencontre avec cette mère biologique. La réponse a été négative — et douloureuse.

«Elle a refusé en disant : "Mon mari n'est pas au courant, ce n'est pas lui le père"», raconte la dame aujourd'hui âgée de 63 ans, lors d'une récente entrevue. Jusque-là, elle ne s'était jamais vraiment sentie abandonnée : elle avait très bien compris qu'une «fille-mère» dans le Québec des années 50 n'avait guère d'autre choix que de confier son enfant à l'adoption. Mais quand sa mère biologique a refusé de la rencontrer en 1993, c'est là qu'elle s'est sentie rejetée, prise d'un sentiment «d'abandon épouvantable».

«Ça a été très difficile; ça m'a pris des mois à me remettre de cette peine-là», confie-t-elle aujourd'hui.

Mme Thibeault n'a jamais cessé toutefois de s'interroger sur son passé, et de récentes modifications aux lois et au Code civil lui permettent dorénavant, comme à des dizaines de milliers d'autres enfants adoptés du Québec, de lever une partie du voile qui pèse sur ses origines biologiques.

Ces modifications, entrées en vigueur en juin, ont retiré la confidentialité jusque-là liée à tous les dossiers d'adoption au Québec, à l'instar d'autres provinces comme la Colombie-Britannique, l'Alberta, le Manitoba, l'Ontario ou Terre-Neuve-et-Labrador. Les enfants adoptés peuvent donc maintenant connaître l'identité de leurs parents biologiques — et vice versa —, à moins que l'une des parties ne refuse.

Des retrouvailles très populaires

Le nouveau mécanisme se déclinera en deux phases. Depuis juin, le gouvernement du Québec dévoile, sur demande, les noms des parents biologiques décédés d'enfants adoptés ou d'orphelins; en juin prochain, la loi sera étendue aux parents biologiques encore en vie. Ces parents disposent d'un délai d'un an pour s'opposer à la divulgation, et ce, jusqu'à un an après leur décès.

Nicole-Anne Vautour, fonctionnaire qui dirige le service s'occupant directement d'enfants adoptés et de parents biologiques, n'a pu préciser le nombre de parents qui ont refusé jusqu'à maintenant que leur identité soit dévoilée. Son service a reçu depuis juin quelque 25 000 appels d'enfants mais aussi de parents; 7000 dossiers sont ouverts et 3500 autres ont déjà été classés.

«Même si nous étions bien préparés, nous avons été étonnés par l'enthousiasme des adoptés qui souhaitaient connaître — et plutôt rapidement — les informations contenues dans leur dossier d'adoption», a confié Mme Vautour.

Le Mouvement Retrouvailles, un organisme à but non lucratif qui aide depuis 1983 à la réunification des enfants adoptés et de leurs parents biologiques, faisait pression, au nom de ses 13 000 membres, pour que cette nouvelle loi soit finalement adoptée en juin 2017. Caroline Fortin, directrice de l'organisme, ne croit pas que le nombre de vetos demandés par les parents vivants sera très élevé — dans d'autres provinces, environ 5 % se sont retirés du processus.

«Une personne adoptée a besoin de connaître ses racines, de s'identifier à la personne qui lui a donné la vie», explique Mme Fortin. «Elle a besoin de connaître l'histoire qui entoure sa naissance et le fait que la personne a été confiée à l'adoption [...] Ça ne s'explique pas, c'est viscéral.»

À l'heure actuelle, les enfants adoptés ont le droit de connaître les noms et prénoms de leurs parents s'ils sont décédés depuis un an, même si ces parents avaient demandé la confidentialité de leur vivant. «Au moment où j'ai eu le téléphone et qu'on m'a donné son nom, j'ai senti comme une brume qui se levait, je me suis sentie plus légère, se rappelle Mme Thibeault, qui a appris le nom de sa mère en juillet dernier. J'ai pleuré dans la voiture pendant 15 minutes, c'était très émouvant.»

«Même si je n'avais pas d'information plus que ça, j'ai dit : bon, j'ai enfin un nom! Je vais pouvoir commencer à guérir quelque chose en trouvant des informations», notamment par l'entremise du Mouvement Retrouvailles et de la Société de généalogie du Québec.


« Une personne adoptée a besoin de connaître ses racines, de s'identifier à la personne qui lui a donné la vie. [...] Ça ne s'explique pas, c'est viscéral »
Caroline Fortin, directrice du Mouvement Retrouvailles

Le début d'une quête

Pour certains enfants adoptés, le seul nom suffit. Mais pour beaucoup d'autres, ce nom constitue la première étape pour aller plus loin encore. «Vous pourriez avoir les meilleurs parents adoptifs au monde, vous vous demandez quand même : "Pourquoi elle m'a abandonnée? Pourquoi elle ne pouvait pas me garder? Peut-être que si elle m'avait gardée, ma vie aurait été différente"», explique Lise Émond, bénévole au Mouvement Retrouvailles — et elle-même une enfant adoptée.

Une fois qu'un avis de décès mène aux parents biologiques, tendre la main à sa «famille d'origine» constitue une manoeuvre délicate, qui se fait souvent par lettre ou par l'entremise d'un intermédiaire. «Ça ne veut pas dire que l'adopté veut s'immiscer dans la famille qu'il a retrouvée, mais il veut avoir des informations, et à ce niveau-là, il n'y a pas beaucoup de problèmes jusqu'à maintenant», rappelle Caroline Fortin, du Mouvement Retrouvailles. «Les gens sont beaucoup plus ouverts aujourd'hui.»

Raymonde Thibeault, elle, a procédé avec tact et diplomatie. La notice nécrologique l'a menée à la famille, et plusieurs cousins l'ont accueillie parmi eux à bras ouverts, même si personne ne semblait connaître son existence jusque-là. Ils lui ont même donné des informations sur sa mère et fourni des photographies.

Mais d'autres enfants adoptés n'ont pas eu cette chance. Après des décennies d'attente, ils ont parfois découvert que leur dossier était vide, rappelle Mme Émond. Et pour d'autres, obtenir ces informations et se rapprocher d'une nouvelle famille ne garantit pas une fin hollywoodienne : certains se disent même soulagés d'avoir évité jusque-là pareil clan...

«Il y a du bon et du moins bon, et vous devez en être conscient, c'est ce que nous essayons toujours de dire : ce n'est pas parce que vous trouvez vos parents biologiques que votre vie va être meilleure et que vous trouvez l'apaisement», rappelle Lise Émond.

Dans le cas de Raymonde Thibeault, l'identité de sa mère biologique n'était qu'une pièce du casse-tête : son dossier suggérait aussi l'existence possible d'un demi-frère ou d'une demi-soeur plus âgé. Un test d'ADN effectué sur un site de généalogie a permis de retracer une adéquation possible vers une demi-soeur, identifiée simplement sous le nom de «Josée Fournier».

Mme Thibeault tente maintenant de retrouver cette inconnue qui pourrait alimenter encore le récit de la vie de sa mère, et peut-être même raconter un peu son père biologique, dont elle ne sait pratiquement rien.

«Moi, j'ai été chanceuse à date, j'ai rencontré trois cousins et cousines, j'ai été bien accueillie, j'en rencontre une quatrième [bientôt] : dans mon cas, c'est une belle histoire, conclut-elle. Sauf que je ne saurai jamais qui est le père, comment elle l'a rencontré. Il n'y a plus personne pour nous le dire : tout le monde est mort.»