Le Québec sous-paye-t-il ses gardiens avertis?

Guillaume Mazoyer
Guillaume Mazoyer
Le Soleil
Selon une enquête menée par le Carrefour Jeunesse-Emploi (CJE) de Portneuf, le salaire moyen des adolescents qui gardent des enfants s’élève à 7,33 $ au Québec. C’est 3.75 $ de moins que la moyenne des provinces au Canada, ce qui fait de la Belle Province le plus mauvais élève à ce chapitre.

Mathieu Bergeron est chargé de projet en équité et en gouvernance au Carrefour Jeunesse-Emploi de Portneuf, mais avant tout un père de famille. Alors, lorsque ses propres enfants sont venus le consulter pour savoir quel salaire demander pour aller faire du gardiennage, il s’est aperçu de la difficulté de donner une réponse objective.

«On avait à un moment donné une super gardienne, une adolescente qu’on aimait beaucoup. On la payait 6 $ de l’heure, relate Mathieu Bergeron. Un jour elle nous a dit qu’elle était désolée, mais qu’elle avait trouvé un job bien plus payant. J’étais surpris et j’ai demandé ce qu’elle voulait dire par “plus payant”? C’était un travail au salaire minimum.»

Après avoir consulté ses amis autour de lui, Mathieu Bergeron s’est aperçu qu’ils donnaient tous des montants similaires. Aucun toutefois basé sur un calcul précis. Il s’est demandé alors pourquoi c’était un état de fait de payer des adolescents bien en deçà du salaire minimum. «Il y a comme une omerta ou un sentiment de malaise généralisé quand on parle de ce sujet-là», constate-t-il.

Pour avoir une idée claire de la situation actuelle, le CJE de Portneuf a réalisé en juin un sondage auprès de 2000 parents qui utilisent les services d’adolescents pour du gardiennage. Selon les résultats, la moyenne se situe à 7,33 $. Près d’un quart des répondants ont indiqué payer 5 $ de l’heure tandis qu’un autre quart rémunère à hauteur de 10 $ de l’heure pour le même service.

Il y a un écart de près de 6 $ en moyenne avec le salaire minimum de la Province, passé à 13,10 $ depuis le 1er mai. «Garder nos petits trésors est un métier sous-payé? s’interroge Mathieu Bergeron. Le salaire minimum est un point fort de comparaison.»

Pour recouper, le CJE de Portneuf a étendu son enquête d’un océan à l’autre du Canada. Sur le site fr.babysits.ca, une sorte de Airbnb du gardiennage qui recense les adolescents disponibles, Mathieu Bergeron a compilé les annonces placées pour chaque province, dans la tranche d’âge des 13 à 15 ans. Le constat est sans appel : le Québec rémunère le moins bien ses jeunes gardiens. L’ensemble des autres provinces du Canada ont toutes une moyenne de rémunération supérieure à 11 $ de l’heure. En Saskatchewan et au Manitoba, la moyenne est égale au salaire minimum en vigueur. La Colombie-Britannique est la province qui paye le mieux, avec une moyenne de 12,47 $ de l’heure.

Selon Mathieu Bergeron, la plus grande surprise de son sondage est que les parents n’ont pas d’argument pour justifier le bas salaire. «Pour moi, ce qui ressort c’est qu’au Québec, sous prétexte que les jeunes ne seraient pas en âge légal de travailler et ne payeraient pas d’impôts, on ne devrait pas les payer autour du salaire minimum. Aussi, le gardiennage est assimilé à rémunérer les ados à ne rien faire et à être sur leur téléphone parce que les enfants dorment. Donc, pourquoi les payer cher?», commente-t-il.

À l’aide d’un progiciel de la CNESST pour comparer les types d’emplois, leur pénibilité et la rémunération adéquate, soixante adolescents qui participent à des coopératives jeunesse de services (CJS) de Portneuf ont été appelés à évaluer la complexité et les compétences requises pour des tâches rémunérées, comme laver des vitres, promener un chien, tondre la pelouse ou garder des enfants. Pour ces jeunes des CJS, l’activité la plus exigeante qui trône au sommet du classement est le gardiennage.

«Pour des jobs comme laver des vitres [la plus facile dans le classement], les jeunes demandent 12.50 $», relate Mathieu Bergeron.

Pourtant, pour 77 % des adultes du sondage, il est nécessaire que l’adolescent ait suivi la formation des Gardiens avertis offerte par la Croix-Rouge canadienne avant de l’embaucher pour du gardiennage. Il s’agit d’une formation sur une journée complète où des intervenants accrédités apprennent aux jeunes les techniques de secourisme, la gestion des comportements difficiles et les bases du leadership. «Avec la formation, le jeune a investi du temps et une soixantaine de dollars, explique Mathieu Bergeron. L’ado veut prouver qu’il est intéressé et crédible.»


« Pour moi, ce qui ressort c’est qu’au Québec, sous prétexte que les jeunes ne seraient pas en âge légal de travailler et ne payeraient pas d’impôts, on ne devrait pas les payer autour du salaire minimum. Aussi, le gardiennage est assimilé à rémunérer les ados à ne rien faire et à être sur leur téléphone parce que les enfants dorment. Donc, pourquoi les payer cher? »
Mathieu Bergeron

Avec les résultats du sondage, il dit avoir remarqué que les parents répondants tombent rapidement dans l’émotif. «Ce qui m’a touché et c’est un fait, c’est que si tu gagnes toi comme parent 13,10 $ et que tu as deux enfants à faire garder, tu engages quelqu’un qui va commander le même salaire que toi. Mais en même temps, c’est justifié. Le côté opportuniste des parents m’a surpris et je m’inclus dans cet opportunisme.»

Selon le chargé de projet en équité et en gouvernance au CJE de Portneuf, le bas salaire proposé pour ces adolescents qui font leur premier pas dans le «vrai» monde actif peut paver la voie de l’iniquité salariale.

«J’ai dit à ma fille qui fait du gardiennage de demander plus, mais elle charge encore 6 $ de l’heure», confie Mathieu Bergeron, amusé.