Le palais de justice de Québec
Le palais de justice de Québec

La machine bien huilée des voleurs de camions-remorques

Vous voyez un parc industriel, avec des cours d’usine et des remorques sagement alignées? Le voleur Claude Robert, lui, contemple la caverne d’Ali Baba.

L’opération Obliger menée par la section des crimes majeurs de la Sûreté du Québec (SQ) a frappé l’imaginaire en mars 2017 : 18 personnes ont été arrêtées pour avoir volé en quelques mois pas moins de 5,6 millions $ en cargaisons de camions semi-remorques et en véhicules de luxe.

Depuis, on en a su bien peu sur le fonctionnement de ce réseau hautement structuré. 

Les accusés ont pour la plupart plaidé coupables aux accusations de complot, vol et recel et été condamnés à des peines entre 9 et 72 mois de prison. Chaque fois, la cour n’a eu droit qu’au bref résumé des faits qui accompagne les plaidoyers de culpabilité.

Celui que la police considère comme la tête dirigeante, Steve Fortin, 59 ans, de Saint-Liboire en Montérégie, a choisi, lui, de subir son procès. 

La Couronne a donc commencé à déballer toute sa preuve avec, comme témoin-vedette, l’ancien complice Claude Robert, 45 ans, de Saint-Benoît-Labre en Beauce, qui purge une peine de 54 mois après avoir plaidé coupable en 2018. Robert a fait des aveux complets aux policiers venus le voir, à sa demande, en prison. Il est désormais incarcéré dans un secteur de protection.

Dans son ancienne vie, Claude Robert était agent de prévention sur les chantiers de construction. Mais depuis une dizaine d’années, il vit de vols, de fraude et de trafic de stupéfiants.

À sa plus récente sortie de prison en 2016, Steve Fortin avait de l’ouvrage pour lui, relate Robert.

Fortin lui aurait proposé de faire des vols de remorques pleines de marchandises diverses. Grâce à ses multiples contacts, Steve Fortin se chargerait ensuite, selon Robert, de revendre les chargements à divers acheteurs. 

Claude Robert accepte : le Beauceron veut faire de l’argent et se débarrasser d’une vieille dette de 30 000 $ qu’il a contractée envers Fortin.

Un jeu d’enfant

Claude Robert et ses complices vont répéter le même manège à une vingtaine de reprises durant les mois suivants. À l’entendre, ça semble un jeu d’enfant...

D’abord, il faut écumer les parcs industriels et les cours d’usine à la recherche d’une remorque au contenu payant. Le Nouveau-Brunswick est un terrain de jeux de choix, témoigne Claude Robert; les cours sont rarement clôturées. Le réseau volera aussi en Beauce, à Lévis, à Sorel, sur la Rive-Sud de Montréal et en Ontario.

En général, la porte arrière de la remorque n’est pas verrouillée, constate Robert. Il est donc facile d’examiner la cargaison. Sinon, les outils de cambriolage ne sont jamais bien loin.

Ensuite, il faut trouver (voler) un tracteur de camion pour tirer la remorque, explique Claude Robert. Sauf exception, le voleur a toujours rapidement trouvé un camion stationné qu’il pouvait faire démarrer sans problème.

Il suffit de revenir attacher la remorque au camion et de repartir vers la destination où la remorque et son contenu seront cachés. Claude Robert est souvent allé porter les cargaisons chez un fermier complice, à Saint-Eustache, et à quelques reprises chez Viandes Francoeur, un grossiste de Sainte-Julie qui a aussi été accusé de recel.

Dans le récit de Claude Robert, les dates sont un peu floues. Mais il sait qu’il a volé du fromage à l’usine d’Agropur à Beauceville avant les cylindres d’aluminium et que le vol de poulets a été commis après le vol de raisins.

Un des vols marquants, pour Robert, reste celui de la cargaison de queues de homards à Grande-Anse au Nouveau-Brunswick, en plein 1er juillet. Claude Robert se rappelle des feux d’artifice qui éclataient dans le ciel pendant qu’il roulait avec son camion réfrigéré rempli d’un butin valant près d’un million de dollars.

Lui et ses complices avaient fait le tour des usines de transformation de fruits de mer et attendu toute une nuit que la remorque ciblée soit remplie.

Pas toujours facile

La vie de voleur de remorques n’était pas toujours de tout repos, témoigne Claude Robert, en évoquant les centaines d’œufs qui se sont cassés durant un voyage et la cargaison de carcasses de porc enlisée dans la vase.

Certains chargements étaient plus difficiles à écouler que d’autres, se souvient Claude Robert. Steve Fortin a mis au moins un mois, dit Robert, à vendre la cargaison de couches dérobée — encore une fois — au Nouveau-Brunswick.

Après chaque vol, Robert dit avoir reçu des mains de Steve Fortin une liasse de billets. Son salaire variait entre 5000 et 15 000 $, qu’il a souvent divisés avec des complices.

L’enquête de la SQ s’est amorcée en juillet 2016. Elle s’est accélérée en décembre lorsque neuf acteurs principaux ont pu être mis sous écoute électronique. Plusieurs corps de police (GRC, SPVM, police provinciale de l’Ontario notamment) ont contribué à l’enquête.

Les arrestations ont eu lieu en mars 2017. La police a pu récupérer des biens pour une valeur de 3,6 millions $.

Le procès de Steve Fortin doit durer encore huit semaines.

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VOLER PLUS FACILEMENT AVEC UNE REMORQUEUSE

Quand on ne maîtrise pas «l’art» de voler des véhicules de luxe, pourquoi ne pas plutôt les remorquer?

VUS Lexus, Jeep Cherokee et Wrangler, camions Ford et GM, entre autres; Steve Fortin, le chef présumé du réseau démantelé par le projet Obliger, était aussi intéressé par ces véhicules, selon son ancien complice Claude Robert. Chaque vol de voiture de luxe pouvait rapporter entre 4000 $ et 5000 $ à son auteur.

Novice en vol de voiture, Robert a eu une idée qu’il estimait moins risquée. «J’ai dit à Steve que ce serait plus simple de voler un towing et de les embarquer sur le towing», résume-t-il.

Claude Robert vole la remorqueuse le 15 novembre 2016 à Saint-Apollinaire. Il explique l’avoir ensuite amenée à Saint-Georges pour la laisser «reposer» quelques jours, le temps de voir si le véhicule était muni d’un GPS permettant de le localiser. Claude Robert dit avoir remis les papiers d’enregistrement et les numéros de série de la remorqueuse à Steve Fortin afin qu’il puisse en faire le «clonage», soit lui fournir un numéro qui viendra «légaliser» l’appareil. Selon la police, Fortin et ses complices maquillaient et donnaient une identité clonée à leurs véhicules volés avant de les immatriculer et de les revendre.

La remorqueuse a toutefois été saisie par les policiers avant qu’elle ne puisse servir à transporter des véhicules volés. Lors de la frappe, les policiers ont récupéré pour 573 700 $ en véhicules de luxe. Ils ont retrouvé une dizaine de voitures dans des entrepôts à Sorel et Sherbrooke.