Le fils aîné d'Azzeddine Soufiane devant le cercueil de son père lors d'une cérémonie pour les victimes le 3 février 2017.

La fille du héros Soufiane témoigne avec courage

Une belle adolescente aux cheveux bouclés. La fille d’un héros. Sur ses épaules, toute la tristesse du monde. Dans son cœur, beaucoup de fierté.

La grande fille de l’épicier Azzeddine Soufiane, âgée de 14 ans, a demandé aux procureurs de la Couronne de témoigner, elle aussi, des conséquences du massacre sur elle, son grand frère, sa petite sœur et leur mère.

Dans ses mains, des feuilles lignées noircies, au plomb, de son écriture encore enfantine. 

Son nom de famille a été prononcé à des dizaines de reprises depuis le début des représentations sur la peine d’Alexandre Bissonnette.

Tous ont souligné le geste héroïque d’Azzeddine Soufiane, 57 ans, qui a chargé le tireur dans l’espoir de le désarmer et de faire cesser la tuerie. Alexandre Bissonnette l’a assassiné de cinq balles.

Le juge François Huot lui aussi a tenu à dire à l’adolescente à quel point son père «appartenait à la race des géants». «On peut d’ailleurs déjà voir en toi un peu de sa force, a constaté le juge. Je suis convaincu que de là-haut, ton père continue de veiller sur toi, ton frère, ta sœur et ta maman, comme il l’a fait si courageusement pour ses frères le soir du 29 janvier 2017.»

Dans ses notes, l’adolescente a griffonné plusieurs mots pour décrire son père. «Mon exemple, mon guide, ma joie de vivre, mon confident.»

«Je suis fière de mon père, je suis fière de ses actes, répond la jeune fille, la tête haute, au procureur de la Couronne Me Thomas Jacques, qui la questionne doucement. Mais il me manque vraiment.» Sa voix se brise. Le coeur de ceux qui l’écoutent se serre.

Le soir du 29 janvier 2017, l’adolescente discutait, comme elle le faisait souvent, avec son père. Elle se rappelle qu’ils parlaient de ses études. C’est un bon conseiller, dira-t-elle. 

Vers 19h, Azzeddine Soufiane part un peu précipitamment; il veut aller fermer son épicerie-boucherie Assalam (mot qui signifie «la paix») avant de se rendre à la Grande Mosquée pour la prière du soir.

Il promet à sa grande fille de poursuivre la discussion à son retour. Souriant, il salue sa petite de cinq ans. «Bye, bye, ma princesse.»

C’est terminé. Les trois enfants Soufiane ne reverront le courageux épicier d’origine marocaine que quelques jours plus tard, dans son cercueil. «C’est seulement là que j’ai compris qu’il était mort», raconte l’adolescente. 

Depuis, l’épicerie-boucherie a été vendue. «Il y avait beaucoup trop de souvenirs de mon père, c’était trop dur pour ma mère d’aller travailler là chaque jour», explique la jeune fille.

Les enfants continuent de travailler fort à l’école, parce qu’ils savent que c’est ce que leur père voudrait, assure l’adolescente.

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Azzedine Soufiane

Vague d'émotion

Des veuves et des proches de victimes, submergés par l’émotion, doivent sortir durant le témoignage de l’adolescente.

Alexandre Bissonnette pleure à gros sanglots durant le témoignage de la jeune fille. C’est la première fois qu’il réagit aussi fortement aux paroles d’une victime.

L’auteur de la tuerie restera effondré lorsque, quelques minutes plus tard, le procureur de la Couronne lit la lettre de la veuve de l’épicier. 

Najat Naanaa ne se sentait pas la force de lire elle-même sa déclaration. Le 29 janvier 2017, «ce jour-là, moi aussi je suis morte».

Il y a un mois, la veuve d’Azzeddine Soufiane et ses trois enfants sont retournés au Maroc, pays natal de la famille, pour se recueillir sur la tombe de leur disparu. «Il n’y a pas de mot assez fort pour décrire la peine qui nous a foudroyé ce jour-là», écrit Najat Naanaa. 

La mère de famille revoit encore sa grande fille qui pleure en silence. Son fils aîné, muet et sombre. Et sa petite de six ans, en pleurs, qui creuse la terre avec ses mains menues, dans l’espoir de voir son papa.

Najat Naanaa n’a pas d’autre choix que d’accepter l’injustice qui la prive de son compagnon. «Pourtant, mon coeur aurait envie de hurler à la face du monde tout le dégoût et toute la colère que j’éprouve pour ce qui a été fait à mon époux.»

La veuve a souligné au juge François Huot la lourde responsabilité qui est la sienne; celle de rendre une peine qui fera du sens pour sa famille, la communauté musulmane et toute la société québécoise. 

Bientôt la défense

La preuve sur la peine de la Couronne est maintenant terminée; 19 survivants et proches des victimes ont témoigné et une dizaine d’autres ont déposé des déclarations écrites.

La semaine prochaine, la défense commencera sa preuve avec les témoignages de trois experts psychiatre et psychologue ayant rencontré Alexandre Bissonnette.