La population de baleines noires est estimée à environ 450 individus.

La course à la survie de la baleine noire

SAINTE-FLAVIE — Faut-il assister à une hécatombe, comme l'an dernier avec 17 décès de baleines noires, pour entreprendre des actions? «On dirait bien que oui», se résout à répondre Lyne Morissette. Pourtant, il y a longtemps que la spécialiste des mammifères marins sonne l'alarme. Selon elle, il faut cesser de chercher les responsables du déclin et se concerter pour trouver des solutions. Si rien n'est fait, les baleines noires auront disparu d'ici 20 ans, signale-t-elle.

C'est l'essence du message que Lyne Morissette a livré lors d'une conférence prononcée samedi au parc de la rivière Mitis. Deux causes sont à l'origine de la mortalité des baleines noires, aussi appelées «baleines franches»: les collisions avec les bateaux et les empêtrements dans les engins de pêche. Si les empêtrements représentaient 46% des mortalités de 2000 à 2009 et les collisions avec des navires 54%, les empêtrements ont augmenté à 82% de 2010 à 2014, tandis que les accrochages avec des bateaux ne s'élevaient qu'à 18%. «L'empêtrement réduit la probabilité que la femelle ait un veau», souligne la scientifique.

À son avis, la décision de Pêches et Océans Canada de fermer en catastrophe des zones de pêche n'est pas la meilleure façon de procéder. «Cette année, ça a été actions-réactions, déplore Mme Morissette. On n'a pas réfléchi en fermant les zones. Ça a frustré beaucoup de pêcheurs qui font pourtant partie de la solution. Il faut apprendre à cohabiter, parce que la pêche est une partie importante de notre économie. Ce sont des gens qui se lèvent tous les matins et qui n'ont aucun intérêt à ce que des baleines meurent. Pour eux, une baleine qui s'empêtre dans leurs engins de pêche, c'est très coûteux en termes d'équipement.»

«Depuis 1990 que les Américains travaillent avec les pêcheurs, soulève-t-elle. On devrait prendre exemple sur eux parce que si on se met à dos les pêcheurs, ce sont les meilleurs alliés qu'on vient de perdre. Il faut travailler ensemble.» Ainsi, Lyne Morissette travaille avec des pêcheurs du Nouveau-Brunswick afin de développer une technologie qui pourrait éviter que les baleines ne s'emmêlent dans les agrès de pêche. «J'ai un doctorat en pêcheries et il n'y a rien des pêcheurs que j'ai pu apprendre dans les livres», soutient-elle. Ensemble, ils étudient différents scénarios: des casiers sans corde répondant à une télécommande, des cordages qui pourraient se casser si une baleine se prend dedans ou un hydrophone pour avoir de l'information en temps réel. La scientifique propose aussi que la pêche puisse être permise plus tôt, à des dates différentes selon les zones, dès que les glaces se libèrent. Donc, avant que les baleines n'arrivent.

«C'est un énorme défi de coexistence, continue la spécialiste des mammifères marins. Je pense que la seule façon d'être efficace dans la différence qu'on peut faire — et on n'a pas des années pour la faire —, c'est de travailler ensemble.» Elle suggère que les scientifiques, les pêcheurs et les gouvernements se concertent pour résoudre le problème. «Tout le temps qu'on perd à pointer des coupables, c'est du temps et de l'énergie qu'on pourrait prendre pour s'asseoir à la même table pour trouver des solutions, propose celle qui a complété deux postdoctorats en écologie. On n'a pas le luxe de soustraire personne de l'équation. La baleine noire, c'est juste une métaphore de notre capacité à protéger notre planète.»

La population de baleines noires décroît depuis 2010. Le Northeast Fisheries Science Center a recensé 458 individus en 2015 et 451 l'année suivante. «En bas de 500 individus, ça devient critique», fait observer Mme Morissette. Avec une colonie aussi faible, l'espèce est considérée en voie de disparition. En 2017, il y a eu 17 décès pour 5 naissances. Les baleines avaient entre 2 et 37 ans. L'une des carcasses était emmêlée dans 30,2 mètres de cordage. «Les baleines noires n'ont pas la capacité de soutenir un taux de natalité aussi faible et un taux de mortalité si élevé pendant très longtemps», signale Mme Morissette.

Au cours des dernières années, le nombre de naissances à diminué de 44%. De 2008 à 2012, ce sont 41% des femelles disponibles à mettre bas qui ont eu un veau. De 2013 à 2017, elles n'étaient plus que 16,5%. En moyenne, il faut de 6 à 10 ans avant qu'une femelle ait sa première gestation. Elle aura 5 à 6 petits dans sa vie. Le laps de temps entre chaque gestation tend à être de plus en plus long, si l'on en croit les dernières observations scientifiques.