L'actuel président du Centre culture islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah (à gauche), et son ancien président, Mohamed Labidi, ont répondu aux questions des journalistes, mercredi, au palais de justice de Québec.

La communauté musulmane, entre soulagement et interrogations

Si le plaidoyer de culpabilité d’Alexandre Bissonnette soulage la communauté musulmane qui n’aura pas à vivre un long et pénible procès, il laisse quand même des zones d’ombre sur les véritables motivations du tueur.

«On n’a pas toutes les réponses. On est resté sur notre faim avec la déclaration de Bissonnette.» Le président du Centre culture islamique de Québec (CCIQ), Boufeldja Benabdallah, avait des sentiments partagés à la sortie de l’audience tenue mercredi matin au palais de justice de Québec.

«Il n’y a pas de réponses à toute l’ampleur de la tragédie. On aurait aimé plus d’élaboration», a-t-il poursuivi, en parlant de la déclaration faite par l’accusé devant les familles et proches des victimes réunis dans la salle de Cour. 

Khalid Elgazzar, vice-président du Conseil national des musulmans canadiens, s’est montré perplexe par rapport à la déclaration du tueur. «Je ne peux pas vous dire ce qu’il y a dans son cœur, je ne suis pas certain s’il est sincère ou non», a-t-il avancé, reprenant à son compte l’interrogation d’une veuve qui aurait voulu qu’il plaide coupable plus vite.

M. Elgazzar n’a toutefois pas de doute sur le caractère islamophobe de la tuerie. «C’est un geste qui a pris place dans une mosquée. Toutes les personnes ciblées étaient des musulmans. Il y avait même des enfants dans la mosquée à ce moment-là. C’est des meurtres prémédités et M. Bissonnette l’a avoué. Tant qu’à moi, c’est un geste islamophobe», a-t-il déclaré. 

L’ancien président du CCIQ, Mohamed Labidi, affiche aussi des sentiments partagés, mais tout en étant satisfait que la cause prenne fin plus tôt que prévu.

«C’est un soulagement. On a évité un long processus judiciaire avec la déclaration de culpabilité ce matin. Il y avait une inquiétude face à des procédures qui auraient pu se prolonger», explique-t-il.

Aymen Derbali, survivant cloué à son fauteuil roulant, était très secoué au moment de quitter le palais de justice. Il a confié que la perspective de voir les images vidéos de l’attentat le troublait, lui qui a perdu conscience après avoir reçu plusieurs projectiles dans le corps. «Je ne veux pas que mes enfants voient ça», a-t-il répété à plusieurs reprises.

Saïd Akjour, qui a reçu une balle du tireur dans l’épaule et vit encore avec les séquelles physiques et psychologiques de l’attentat, s’est dit soulagé par le fait qu’il n’y aura pas de procès. «Juste entre lundi et aujourd’hui, c’est quand même blanc et noir. Les choses vont dans le bon sens», a-t-il laissé tomber. M. Akjour n’a pas voulu livrer le fond de sa pensée sur les mots prononcés par Alexandre Bissonnette car «ça ne me touche pas juste moi, ça touche beaucoup de monde».

Deuil pas encore terminé

M. Benabdallah précise que cette conclusion encore inattendue en début de semaine ne met pas fin pour autant au deuil des familles touchées par le drame.

«Elles sont parties encore sous tension. Il faut laisser passer ce deuil qui n’est pas encore complété. Elles sont encore beaucoup affectées, sous le choc. Les choses ne sont pas terminées pour elles. Elles sont parties avec une profonde tristesse.»

Malgré les regrets du tireur et sa demande de pardon, le président du CCIQ, ne croit pas que le temps soit encore venu de lui accorder. «Ce n’est pas une chose facile. Ça ne se fait pas du jour au lendemain.»

Pour M. Labidi, seuls les proches des victimes peuvent répondre à cette question.

Les veuves, parents et amis des victimes ont quitté le palais de justice en groupe, presque deux heures après que le plaidoyer de culpabilité d’Alexandre Bissonnette eut été entériné par le juge François Huot. La plupart ont refusé poliment de s’adresser aux journalistes qui faisaient le pied de grue dans le hall. Comme ils le font depuis plus d’un an, les porte-paroles du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) ont pris la relève au nom de la communauté musulmane.

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DES FIDÈLES DISCRETS ET SOLIDAIRES

«J’ai prié pour les gens qui ont sacrifié leurs vies», a déclaré Zahi Dul Alam, résident de Montréal qui était présent à la Grande Mosquée de Québec mercredi.

Les fidèles qui se sont rendus à la Grande Mosquée de Québec pour la prière de fin d’après-midi mercredi sont généralement demeurés discrets malgré le plaidoyer de culpabilité déposé par Alexandre Bissonnette quelques heures plus tôt. Ceux qui se sont adressés aux médias ont toutefois manifesté leur solidarité pour les victimes de la tuerie du 29 janvier 2017.

«Je suis un résident de Montréal, mais j’avais l’intention d’aller faire au moins une prière ici aujourd’hui à cause des événements [de janvier 2017]. J’ai prié pour les gens qui ont sacrifié leurs vies», a déclaré Zahi Dul Alam, qui ignorait cependant que la cause d’Alexandre Bissonnette revenait devant le tribunal mercredi. «Je ne savais pas... mais j’ai dit à ma famille : "Écoutez, il faut que j’y aille et que je me souvienne des gens qui ont été impliqués dans ces événements"», a-t-il poursuivi.

Zahi Dul Alam n’a parlé que très peu de celui qui a avoué sa culpabilité à six accusations de meurtre. «Je pense que s’il a plaidé coupable, il doit avoir sa sentence. On récolte ce que l’on sème. S’il a commis un péché, il doit y avoir une punition.»

«Bien sûr, j’ai de la famille et des amis qui ont été impactés par cela. Il y en a qui sont morts... C’est toujours difficile, même aujourd’hui», a pour sa part déclaré Mustafa, qui a préféré taire son nom de famille. Mustafa n’a pas été impressionné par la déclaration lue par Alexandre Bissonnette aux familles des victimes. «C’est gênant qu’il ait dit qu’il n’était pas un terroriste, qu’il n’était pas un islamophobe, car chaque fois que l’auteur d’un geste comme celui-là est un musulman, on parle tout de suite de terrorisme», a-t-il déclaré à propos du meurtrier.

Comme c’est le cas depuis le drame, l’arrivée des fidèles à la mosquée était accompagnée de gestes qui ne manquent pas de rappeler la tragédie qui s’y est produite il y a un peu plus d’un an et qui a modifié les habitudes de tout le monde par souci de sécurité. Plusieurs fidèles utilisaient une clé magnétique pour ouvrir la porte du lieu de culte alors que ceux qui n’en avaient pas une avec eux devaient attendre qu’on vienne leur ouvrir la porte. Ian Bussières

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LES ÉLUS AUSSI SOULAGÉS

Le ministre Sébastien Proulx n’a pas caché son soulagement à la suite du plaidoyer de culpabilité d’Alexandre Bissonnette. Il a dit croire que l’on pourra maintenant tourner la page sur ce triste événement et penser à l’avenir.

Tous les partis politiques à l’Assemblée nationale ont partagé leur soulagement après le plaidoyer de culpabilité du tireur de la Grande Mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette.

Au gouvernement, c’est le ministre Sébastien Proulx qui a pris la parole devant les médias pour exprimer son sentiment de soulagement. 

«Vous savez, se remémorer ces événements-là à travers des procédures judiciaires, ce n’est jamais simple. Je pense qu’on pourra tourner la page et penser à l’avenir», a réagi M. Proulx avant la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres.

Après avoir plaidé non coupable en début de semaine, l’auteur de la tuerie a changé de position et s’est finalement ravisé, reconnaissant sa culpabilité en cours de journée de lundi. 

«Je ne suis pas sûr que ça règle tout. C’est sans doute un développement important, mais je pense qu’il y aura d’autres gestes à poser», a quant à lui commenté le leader du gouvernement, Jean-Marc Fournier, au sujet du plaidoyer de culpabilité de l’accusé.

Questionné sur ce que le gouvernement pourrait faire pour la communauté musulmane de Québec, M. Proulx a répété qu’il faudra continuer d’exercer son devoir de mémoire. «Si on travaille sur le vivre-ensemble, si on travaille à ce qu’il y ait moins de tension entre les individus, je pense qu’on aura fait un bon bout de chemin.»

Tourner la page

Les partis d’opposition ont également signifié leur soulagement et ont souligné que le temps de tourner la page était venu. 

La vice-chef du Parti québécois, Véronique Hivon, a dit que ce revirement de situation était une «source d’apaisement potentiel pour les familles des victimes, toute la communauté qui est concernée, ainsi que tous les Québécois qui ont été bouleversés par cette tragédie. Ça évite un long procès où tous les gens auraient dû revivre ce traumatisme», a-t-elle déclaré.

Mme Hivon s’est dite déçue de ne pas pouvoir connaître la preuve, qui aurait peut-être permis de comprendre les motifs du tireur, mais «dans la balance des avantages et des inconvénients, pour la reconnaissance de sa culpabilité et de sa responsabilité, c’est un pas en avant».

«On ne souhaite jamais, là, être obligés de réexpliquer ce drame, là, pénible et puis de faire vivre ça aux familles des victimes. Donc, je pense, d’une certaine façon, que c’est une bonne nouvelle», a pour sa part souligné le chef caquiste François Legault. 

Dans la même veine, le co-porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois a terminé en disant penser que le deuil des familles sera peut-être facilité par cet aveu de culpabilité.  Jean-Frédéric Moreau

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CE QU'ILS ONT DIT...

«Nous souhaitons de tout cœur que la culpabilité d’Alexandre Bissonnette permette aux survivants d’assouvir leur soif de justice et d’apaiser leur vive souffrance.» — Thomas Jacques, procureur de la Couronne

«Pour la suite des choses, il y aura des débats sur la peine, l’admissibilité à une libération conditionnelle. On aura une preuve assez exhaustive à fournir sur son état de santé mentale, sa dangerosité et son potentiel de réhabilitation.» — Charles-Olivier Gosselin, avocat de la défense

«On est tous soulagés de savoir qu’à partir de maintenant on tourne la page. Pour une communauté comme Québec, pour moi, pour les autres, je pense que c’est un soulagement.» — Régis Labeaume, maire de Québec