À son réveil, il y a cinq ans jour pour jour, le Québec était sous le choc en apprenant que, dans la nuit, l’horreur avait frappé dans une résidence pour aînés de L’Isle-Verte, située non loin de Rivière-du-Loup.

Il y a cinq ans, l’horreur frappait L’Isle-Verte

MATANE — À son réveil, il y a cinq ans jour pour jour, le Québec était sous le choc en apprenant que, dans la nuit, l’horreur avait frappé dans une résidence pour aînés de L’Isle-Verte, située non loin de Rivière-du-Loup. Le bilan dépassait l’entendement : 32 personnes manquaient à l’appel.

À l’arrivée du Soleil, au petit matin du 24 janvier 2014, les pompiers et les secouristes étaient à l’œuvre devant les cendres fumantes de ce qu’il restait de la Résidence du Havre, devenue un énorme squelette de glace. Malgré le froid polaire, les citoyens de l’Isle-Verte faisaient des va-et-vient devant l’épave calcinée, d’où se dégageait un écran de fumée opaque. Ils ressentaient le besoin de parler ou cherchaient à comprendre l’inexplicable.

Parmi eux, un survivant... ou plutôt un héros : Arnaud Côté, rencontré à la friperie du village, en quête de vêtements de rechange. L’octogénaire avait réussi à sauver trois de ses voisines en les aidant à évacuer le bâtiment. «J’entendais crier au secours, racontait-il, en parlant de tous ceux qui sont demeurés prisonniers du brasier. C’est terrible! Je ne pourrai jamais oublier ça. Il va falloir que je vive avec ça.» 

M. Côté qui, plus tard, avait eu droit à une mention d’honneur du gouverneur général du Canada pour son geste de bravoure, s’est éteint en juillet 2017.

La responsable de la friperie venait de perdre plusieurs clients pour qui leur visite était parfois seulement un prétexte de sortie. «Ça n’a pas d’allure, avait laissé tomber Thérèse Rioux. Ce n’est pas une belle façon de mourir!» Annie Brisson écoutait la conversation, empathique. «Les gens qui sont morts dans cette tragédie, je me dis que ça aurait pu être ma mère ou mon père, réfléchissait-elle tout haut. Juste de penser que des gens qu’on voyait à tous les jours sont morts, c’est horrible...»

En fin de journée, Le Soleil croisait Roland Lafrance. Figé, l’homme se tenait debout depuis des heures devant les ruines devenues l’hécatombe de deux de ses tantes. «Ma tante a sauté du troisième étage», avait-il réussi à dire en parlant d’une autre de ses tantes qui avait eu plus de chance.

Une voisine de la résidence pour aînés, Élodie Pettigrew-Jean, n’avait pas dormi de la nuit. Vers 1h15, alors que le brasier faisait rage, elle s’était rendue sur les lieux. Elle avait assisté en direct à la fin tragique de plusieurs personnes dont elle avait été la coiffeuse, sans pouvoir leur porter assistance. Parmi les victimes se trouvait une de ses grand-tantes.

Dans les jours qui ont suivi, les experts en identité judiciaire et du bureau du coroner fouillaient les décombres, tels des archéologues, à la recherche de corps ou, du moins, de ce qui pouvait en rester.

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LA RÉSILIENCE D'UNE POPULATION

Joseph-Marie Fraser n’oubliera jamais l’appel de panique reçu vers 1h30 dans la nuit du 23 au 24 janvier 2014. Son frère Jean-Eudes lui demandait de venir l’aider à sauver sa mère de la résidence en flammes. Cinq ans plus tard, l’homme a fait la paix avec les images qui l’ont longtemps habité. L’abomination a cédé le pas à la résilience.

«On a fait notre deuil, indique avec sérénité M. Fraser. Peut-être que pour mon frère, c’est pire parce que lui, il a réussi à monter sur le balcon. Mais, avec le temps, on passe à autre chose. On va de l’avant.»

Angéline Guichard avait appelé son fils cadet, Jean-Eudes, pour lui demander de venir la chercher sur son balcon du troisième étage. «Avec une échelle, il avait réussi à monter pour rejoindre ma mère, raconte Joseph-Marie Fraser. Mais, l’échelle ne se rendait pas à elle. Ma mère était à mobilité réduite, elle se déplaçait avec une marchette. Mon frère a été obligé de s’éloigner parce qu’il y avait des risques pour lui aussi.» Les deux hommes ont assisté, impuissants, à l’effondrement du balcon. Ils comprenaient alors qu’ils venaient d’assister aux derniers instants de leur mère de 89 ans.

Quand il repense à la manière dont elle est décédée, Joseph-Marie Fraser croit qu’il reste quelques cicatrices intérieures qui ne se referment jamais. «Ça reste toujours là, admet-il. On y pense de temps à autre.»  

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UN RAPPORT D'ENQUÊTE DÉVASTATEUR

À quelques jours de Noël 2014, moins d’un an après l’incendie mortel de L’Isle-Verte, une enquête publique présidée par Me Cyrille Delâge s’ouvrait au palais de justice de Rivière-du-Loup. Dans son rapport, le coroner y était allé de plusieurs recommandations, en ne manquant pas d’écorcher au passage l’intervention de la brigade en sécurité incendie et le manque de soutien du personnel de l’établissement.

Un bâtiment non conforme, le personnel en nombre insuffisant, un délai d’intervention des pompiers trop long et une exécution des opérations discutables étaient autant de lacunes soulevées par le commissaire Delâge. 

Dans ce document de 130 pages, qui aura été le dernier de sa carrière avant de décéder quelques mois après son dépôt, Cyrille Delâge recommandait surtout l’installation de gicleurs ainsi qu’une meilleure formation du personnel dans les résidences pour personnes âgées.